© Sadak Souici / Agence Le Pictorium

Quelles sont les intentions du régime chinois à l’encontre de cette communauté ? Comment met-il cette volonté de répression en place ? 

Hugo : Le régime chinois tel qu’il est aujourd’hui a toujours essayé de contrôler voire de réprimer et surveiller ces minorités. C’est également le cas pour les Kazakhs et les Chinois catholiques. C’est très souvent lié à des religions mais aussi à des revendications territoriales. Au début des années 40, les Ouïgours étaient autonomes. Ensuite ils ont eu cette forme de statut d’auto-détermination bancal, à travers lequel la Chine a toujours veillé  à contrôler cette région très riche en matières premières et en pierres précieuses. Cette tentative de contrôle s’est ensuite durcie dans les années 90, 2000 et surtout à partir des attentats des tours jumelles puisque ça a permis au gouvernement chinois d’avoir comme prétexte la lutte anti-terrorisme, avec la création d’un amalgame avec l’Islam, comme nous avons pu en avoir certains échos en France. Depuis 2001, il y donc eu cette tentative de surveillance massive aussi permise par l’avancée économique et des nouvelles technologies en Chine. Le Xin-Jiang est devenu ce nouveau laboratoire des technologies de reconnaissance faciale, d’identification par l’empreinte et plein d’autres choses qui sont encore inconnues. Cette volonté de « génocide culturel », expression employée par plusieurs chercheurs évoquant les Ouïgours, remonte donc à très longtemps et aujourd’hui. Le gouvernement chinois a même légalisé les camps d’internement en les définissant comme des « camps de formation » pour les jeunes Ouïgours afin qu’ils deviennent des citoyens parfaits acquis au communisme du parti chinois. 

Comment le gouvernement chinois parvient il a exercer des pressions sur la communauté ouïgour installée en France et hors de Chine de manière plus générale ? 

Hugo : Les Ouïgours qui ont accepté de nous parler sont rares car ils ne veulent pas être considérés comme des activistes par le gouvernement chinois. Leur familles restées en Chine risquent ensuite d’être envoyées dans les camps ou séparées. 

La plus grande partie de la surveillance des Ouïgours qui vivent en diaspora se fait par une application qui s’appelle WeChat, et qui est l’équivalent de Facebook en Chine et qui réunit 1,3 milliard d’utilisateurs. Tous les Ouïgours sont concernés par cette surveillance qui peut passer par un message des autorités chinoises, ou encore de la famille qui demande l’envoi de certains documents, notamment des titres de séjours, ou beaucoup de photographies devant leur lieu de travail, l’établissement scolaire des enfants ou encore des monuments emblématiques pour prouver qu’ils sont à certains endroits. Ces messages ont été reçus par les trois quart des Ouïgours vivant en France, ou ailleurs en Europe. Parfois les agents de police chinois contactent directement les personnes sur WeChat et se présentent comme des agents de renseignements, donc c’est une vraie transparence mais effectuée selon une pression psychologique assumée. Il y a également d’autres moyens de pression, comme la réception de colis. Ces colis sont envoyés avec l’adresse de leur familles restées en Chine, alors que la plupart des Ouïgours exilés coupent tous les ponts à cause de la menace que représente ce lien. Les colis contiennent différentes choses. Par exemple, un homme que nous avons rencontré avait reçu un message de son père via l’application sur le portable de sa femme. Son père lui expliquait qu’il allait recevoir un colis dans quelques mois et qu’il ne pourrait plus communiquer du tout à partir de ce moment là. Le colis reçu contenait une robe pour leur bébé et une lettre écrite en mandarin qui lui expliquait qu’il ferait mieux de rentrer en Chine car il manquait beaucoup à sa famille, et que son activisme en France devait cesser. Nous avons constaté que dès que des Ouïgours rejoignaient des associations ou des rassemblements, certains recevaient des colis. D’autres Ouïgours vivant à l’étranger reçoivent des coups de téléphone avec de numéros toujours différents durant lesquels une voix de femme enregistrée parle chinois et leur demande de récupérer des colis importants à l’ambassade chinoise (Norvège, Australie, Turquie, Allemagne…). Cette forme de surveillance date de moins de deux ans pour ce que l’on sait. 

"Le Xin-Jiang est devenu ce nouveau laboratoire des technologies de reconnaissance faciale, d’identification par l’empreinte et plein d’autres choses qui sont encore inconnues." H.Boursier

Avant ces derniers mois, nous entendions peu parler de cette communauté. Comment s’organise-t-elle pour sensibiliser à sa situation actuelle ? 

Hugo : La communauté s’est très bien auto-organisée. Il y a une association dans chaque pays où il y a une communauté importante. Au sein de ces organisation il y a des cours de langue ouïgour donnés aux enfants puisque certains n’ont jamais connu le Xin-Jiang et les parents ont terminé des formations universitaires au sein desquelles ils ne pouvaient plus parler leur langue. Il y a donc une ré-appropriation du langage et au-delà de ces aspects culturels, il y a aussi des rassemblements organisés à peu près tous les mois, qui sont d’ailleurs souvent en écho avec ce qu’il se passe à Hong Kong en ce moment. Il y a également de plus en plus de reportages sur leur communauté. D’abord parce que certains Ouïgours ont compris qu’ils pouvaient parler à la presse depuis l’étranger car ils ne risquaient pas d’être interpellés par la police chinoise à Paris, bien que cela les transforme en victimes privilégiées de la surveillance, eux et leur famille. 

 

Il y a de plus en plus de mobilisation mais pas toujours la sécurité nécessaire à la protection de leurs données. Sur les groupes Facebook des associations, tous les événements sont listés et tous les numéros de téléphone des organisateurs d’événements sont indiqués. Il est donc extrêmement facile pour les renseignements de se servir dans les données des activistes ouïgours du monde entier. 

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Jesur a gardé le bon d’expédition du colis qui, selon lui, aurait été envoyé par le régime chinois. (Paris). 

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En plein mois de ramadan, Subhi préfère prier chez lui. Quelques mois plus tôt, il recevait un colis envoyé depuis la Chine (Seine-Saint-Denis-Denis) 4 -Roufeina, quinze ans, aimerait devenir avocate : plus tard, elle veut défendre lesOuïghours, en Chine comme à l’étranger. (Thiais, Val-de-Marne).

Comment la communauté ouïgour française se protège-t-elle des pressions subies ? 

Hugo : La première manière de se protéger c’est de rester unis au sein de la diaspora et de garder cette volonté de créer de nouvelles familles. Pour moi, il faut continuer de collaborer avec la presse. Je pense qu’il y a également des avocats engagés pour la cause qui tentent d’attaquer la Chine par différents moyens comme la réunion des preuves de séparation des familles, qui peuvent constituer des preuves de tentatives de crime contre l’humanité. Mais il est très difficile de faire condamner la Chine notamment parce qu'elle n’a pas signé certains textes internationaux.

La résistance peut aussi se faire par la création de ponts entre plusieurs communautés en souffrance comme les Kazakhs, les Mongols ou les Tibétains en Chine. Malheureusement les Ouïgours se sentent très vulnérables et seuls malgré la médiatisation accrue et les dernières révélations (ex : le document de 400 pages dans le Time de novembre dernier qui émanait d’un source du gouvernement chinois). Ça ne suffit pas pour changer la politique de la Chine, même si le vernis peut craqueler à certains endroits grâce aux nombreuses mobilisation des ouïgours, des enquêtes journalistiques et des pressions internationales. 

Quelle est la position du gouvernement français à ce sujet ? 

Hugo : J’ai tenté de contacter le Ministère de l’Intérieur pour les cas de surveillance internes au territoire, le Ministère des Affaires Étrangères pour savoir s'il y avait des liens avec d’autres pays et notamment comment les colis peuvent arriver par voie postale terrestre après avoir traversé plusieurs pays. Je n’ai pas eu de réponse. Cette première impression me donnait le sentiment d’une volonté de ne pas s’adresser à la presse à ce sujet et grâce a plusieurs autres contacts, j’ai su que les services de renseignements européens et français étaient sur le dossier. Il y a des choses qui se passent en coulisses mais il n’y a pas encore eu de prises de position à part les prises de postions classiques de faire respecter les droits de l’Homme en Chine. Des phrases très générales. Si l’on sort du cadre français, il y a beaucoup de pays concernés par le projet commercial des Nouvelles routes de la soie et qui ne prennent pas position face à un investisseur tel que la Chine. 

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La fille de Subhi a la fenêtre de sa chambre dans une cité à Porte d'Aubervillers, (Seine-Saint-Denis).

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Portrait de Dilnur Reyhan, directrice de l'Association des étudiants ouïghours

Comment avez-vous expliqué votre démarche aux personnes de la communauté ouïgour que vous avez rencontrées ? Certaines d’entre elles sont identifiables sur les photos, prenaient-elles un risque en se laissant photographier ?

 

Sadak : Je voulais suivre une famille ouïgour pendant la période du ramadan, faire un reportage et présenter cette communauté dans ce contexte. J’en ai parlé à Hugo et on s’est mis en contact avec les associations ouïgours. Une famille a accepté de nous recevoir chez eux à Aubervilliers, un soir de rupture du jeûne. Nous avons eu un rapport chaleureux, et les avons convaincus de travailler avec nous. J’imagine qu’ils ont compris qu’on voulait faire connaitre le sort de leur communauté, opprimée en Chine. À notre étonnement, ils se sont rapidement ouverts sur de persécutions ici, en France via l’ambassade de Chine.

Cette famille a décidé de nous donner accès à certains de leurs contacts qui allaient permettre de faire grandir le sujet. 

Les Ouïgours vivent avec une pression et une surveillance permanente. On retrouve assez naturellement une culture du secret et de la discrétion parmi ses membres, propre aux minorités persécutées. 

Libération a choisi deux photographies de prières au sein de l’article. Pourquoi selon vous ?

La religion musulmane fait partie intégrante de la culture ouïgour, elle fait partie d’un ensemble culturel et religieux qu’il fallait illustrer.  C’est d’autant plus important que cette pratique leur est interdite chez eux où ils sont victimes de persécution religieuse; ici, en France ils sont libres d’exercer la religion de leur choix. Le reportage photo est un témoignage de cette réalité. Se rappeler que les Ouïgours sont persécutés par millions en Chine en ce moment même. 

"Les Ouïgours vivent avec une pression et une surveillance permanente. On retrouve assez naturellement une culture du secret et de la discrétion parmi ses membres, propre aux minorités persécutées." S.Souici

On imagine forcement une mise en scène nécessaire à la conservation de l’anonymat de certains d’entre eux, comment avez-vous décidé de la manière dont vous pourriez mettre ceci en place ?

Sadak : La plupart des Ouïgours refusent de montrer leur visage, par habitude et pour protéger leur famille et leurs proches restés en Chine. Il faut le comprendre, car le danger est réel. D’autres ont choisi de témoigner à visage découvert.  

Une des personnes qui a refusé la photo nous a invité chez elle pour une interview. D’un naturel méfiant, elle n’a souhaité communiquer ni son nom, ni son visage. 

J’ai voulu conserver un côté féminin : j’ai choisi un châle fleuri, légèrement transparent, et j’ai placé la femme devant une fenêtre. En utilisant ce voile, on garde l’ombre de la ligne de son visage, c’est bien le portrait d’une femme. 

Ensuite, j’ai remarqué un objet : le double drapeau, idéal pour donner à la photo un sens politique. J’ai cherché à mettre le drapeau ouïgour en valeur. Il est le plus visible, premier niveau d’information à côté du drapeau français. 

* Photo de couverture : Adil (nom d'emprunt), le président de l’Association des Ouïghours de France, veut sensibiliser à la surveillance dont la communauté est victime. 

Hugo Boursier 

Sadak Souici

- Entretien par Mathilde Azoze -

Le 20.01.2020

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