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Dans votre dernier projet « The Fall », vous évoquez la guerre en Syrie, à travers des photographies de votre écran d’ordinateur, pourquoi avoir choisi cette démarche que vous aviez déjà utilisée dans votre série Te.Ve., plutôt qu’une autre ?

La télévision est très importante pour ma génération. Nous avons grandi avec, il n’y avait pas d’internet, c’était vraiment la seule fenêtre sur le monde quelque part. Il se trouve que dans mon parcours photographique, il y a eu une période où j’ai dû rester cloitrée chez moi, et je me suis mise à faire des images de mon écran de télévision, comme si c’était ma manière de sortir. C'est à ce moment qu'est né Te.Ve. Ça m’a beaucoup intéressée en terme de texture et de reprise d’image, et c’est ce qui plus tard m'a amenée à travailler sur la mémoire. Plus tard encore je suis revenue à l’écran pour un projet sur le porno, et c’est là que j’ai pris la mesure de l’importance de l’écran, et de l’internet, qui passe par l’écran, dans notre manière de percevoir le monde. 

Deux ans après environ, c’était la chute d’Alep. Je me suis vue complètement submergée d’images de la chute de cette ville incroyable, et de cette guerre absurde, peut être aussi parce que j’ai une obsession particulière pour la guerre. C’est un thème qui me poursuit autant dans les images que j’ai pu voir que dans les récits de famille que j’ai entendus, je suis imprégnée de ça. Et cette profusion d’images, faites autant par des professionnels que par des amateurs, de l’intérieur du conflit, par des militaires, à travers leurs fusils, leurs go pro, dans leur casques, m’a complètement percutée. Ces nouveaux points de vue semblent vouloir te tirer vers l’image et vers l’action, et sont très subjectifs. Les images des drones aussi, sont tellement inhabituelles que j’avais l’impression qu’elles me tiraient vers ce que j’étais en train de voir, bien qu’elles soient prises de haut et de loin. J’ai donc ressenti un besoin très violent de me mettre dedans, et en même temps, écran sur écran, dispositif sur dispositif, il y a une distance qui se créée. Ça m’a beaucoup donné à réfléchir sur la manière dont nous, qui ne sommes pas dans la guerre, nous pouvons la percevoir, écran après écran, distance après distance. Quelque part ce que j’ai essayé de faire, c’est de fermer le cercle, de compresser cette distance en choisissant les petits morceaux d’images qui étaient déjà posées là, et de trouver en moi ce qui était percutant, et qui quelque part est le point de départ de toute une émotion autour de la guerre. Moi qui ne l’ai jamais vraiment vécue. C’est un peu pour savoir ce que cette distance là me permet à moi de lire de la guerre. Ça s’est fait très vite, de manière obsessionnelle pendant deux ou trois jours et après j'ai déposé toutes les images sur la base d’un livre, qui est la forme qui m’est la plus facile peut être. 

Ce projet est-il.  une critique des médias actuels et de la manière dont ils nous ont dépeint le conflit syrien ?

Je ne sais pas si c’est vraiment une critique parce qu’en réalité nous ne sommes que spectateurs. Je pense que c’est juste une observation de ce que fait le médium. Mélanger la télévision, l’internet, toute cette manière de communiquer sur un évènement, aujourd’hui je trouve nous éloigne beaucoup plus, plutôt que de nous rapprocher de la chose. Quelque part j’avais un peu la sensation d’être dans un jeu vidéo. D’ailleurs c’est ce que veut le jeu vidéo : te mettre dans une situation qui n’est pas réelle pour toi, qui est juste un espace d’essai qui te propose « Vivez l’aventure sans le drame ! » non ? Au Mexique par exemple, il y a une organisation qui fait des tours touristiques du trajet que font les migrants pendant la traversée de la frontière, tout ça dans un petit terrain de quelques hectares dans les bois à coté de la ville de Mexico. On vous offre pour une somme X l’expérience du migrant mexicain qui passe la frontière. Ce n’est pas une critique, c’est une triste constatation, et là-dedans il y a un effort de ma part pour comprendre. 

Vous avez également réalisé un travail aux frontières du Mexique, dont vous êtes originaire ? Comment est-on accueillie avec un appareil photo sur ces zones frontalières ? Particulièrement au Mexique ?

C’est un travail assez dur que j’ai commencé à la frontière Mexicaine avec les États Unis et que j’ai continué sur d’autres frontières. À la frontière mexicaine ça a été très particulier parce que c’était à un moment où la violence commençait à se déchainer vraiment au Mexique et c’était très tendu. Je me suis basée sur un village qui vit de la migration : tous les commerces vendent ce dont a besoin le migrant, les hôtels, sont pour eux et toute la vie économique et sociale du village tourne autour de ça. À ce moment-là, juste quand je suis arrivée, il y avait une prise d’otage de migrants de la part des narco-trafiquants. Tout était arrêté, rien ne bougeait, et tous les migrants étaient réunis sur la place à attendre que la vie reprenne son cours, que les transports reprennent etc. Tout ça dans un climat de violence et de pesanteur très fort. Ça a été lourd de travailler là bas. D’autre part la profession de photographe y est en danger, il ne faut pas être vu avec la caméra. Moi j’avais juste un Lomo et un Holga puisqu’il y a beaucoup de choses qui se passent dans ce territoire qui ne doivent pas être vues. C’est très interessant et fort en tous sens, autant photographiquement qu’émotionnellement. 

Ce qui m’intéressait là bas, c’est qu’il y a toute une culture qui appartient au territoire frontalier et qui ne dépasse pas cette certaine frange. C’est un endroit ou les choses s’entremêlent, s’entrecroisent, se pressent, où les relations sont ambigües, rien n’est vraiment net et clair. Tu n’es ni d’un côté ni de l’autre, tu es sans cesse entre les deux. Je pense que la forme de mon livre est assez particulière et parle bien de ce que c’est d’être dans l’Entre-deux. C’est une dynamique très particulière et qui bizarrement a coïncidé avec une période de ma vie qui était un moment de frontière totale en plein de sens. Donc ça c’est fait naturellement, il y avait une symbiose entre ce que je vivais à l’intérieur et ce territoire. Ça a été très important pour moi en tant que photographe et en tant qu’être. 

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La photographie a un rôle spirituel bien particulier au Mexique, pouvez-vous nous en parler ? 

Les mexicains ont une relation à l’image très particulière. C’est une culture totalement iconographique. La culture indigène mexicaine croit profondément au fait que si tu prends une photo de quelqu’un, tu lui prends quelque chose qui est de l’ordre de l’âme, donc il y a une vraie barrière à franchir là. Pourtant c’est une culture qui a été énormément photographiée autant par les mexicains que par les photographes qui viennent de l’extérieur. La culture qui vit là est très syncrétique entre la culture espagnole qui est venue avec la colonie, et la culture existante dans le pays. Ce mélange a fait quelque chose de très particulier. C’est un pays très généreux en images d’une bizarrerie incroyable et c’est pour cela que les surréalistes sont venus, qu’ils sont restés pour prendre des photographies et écrire. Tout cela constitue un espace où des niveaux différents de sens cohabitent.

Vous-meme travaillez énormément sur la Mémoire, l’Oubli, le rêve. (Cf : Songe d’Oubli). 

Mon premier élan vers la photographie a été de récupérer des images de mon enfance. J’ai une mère très particulière qui m’a appris à voir. Elle me disait tout le temps « Regarde ! Regarde la lune, regarde le ciel, regarde les volcans ! ». elle même avait une manière de se mettre en relation avec nous qui passait beaucoup par sa mémoire. Elle nous emmenait dans le centre de Mexico par exemple, pour nous montrer les lieux qu’elle avait visité et où elle avait vécu quand elle était arrivée au Mexique. Quelque part elle nous a fait parcourir sa ville d’exilée. Je pense que je suis en partie photographe grâce à elle. Et aussi grâce au retour que j’ai fait moi-meme sur les images de mon enfance. Le premier grand projet que j’ai fait s’est passé dans le centre de Mexico. J’ai marché sur un kilomètre autour de la Place Centrale, qui est un endroit très particulier construit sur les temples Aztèques. Il y a une énergie incroyable, d'histoire, de passage et de rencontres. C’est le nombril du pays, le « Zocalo » comme on dit. J’ai donc juste fait ça, le vieux centre colonial, qui est un centre commercial et gouvernemental très fort. Je reviens sans cesse à cette recherche des signes qui font aujourd’hui mes obsessions, et le premier livre que j’ai fait est sur la ville de Mexico. C’est la ville où je suis née, ma ville, le « Nombril de la Lune ».

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Vous travaillez uniquement en Noir et blanc, et beaucoup au format 1:1, pourquoi ces choix ?

 

J’ai toujours travaillé en Noir et Blanc, je me suis faite en noir et blanc et je pense que c’est ce qui me raconte le mieux. Pour moi la couleur en dit trop de la réalité et donc me laisse moins de place pour une libre circulation dans l’image. Mais ça c’est mon problème à moi ! Ça ne peut pas signifier la même chose pour tout le monde. Je ne me suis pas formée au 1:1 en revanche, mais j’en suis arrivée là dans mon parcours. J’ai plus de facilité à organiser l’information dans un format carré. Mais ça dépend de chacun, moi j’ai une vision très refermée, pas très ouverte, même si ce n’est pas le cas dans la vie ! Visuellement je n’ai pas le champs large et je me sens mieux dans un format plus contenu. 

Vous dites avoir « une foi inébranlable en votre instinct », et vous parlez de l’art photographique comme « un voyage, qui nous dit sa vérité en se faisant, et dont le seul but est imprécis et intime ». 

Je suis très hargneuse sur ce que me dicte mon intérieur. Je fais peu de concessions. Je pense que ça m’a empêché beaucoup de choses mais ça m’a aussi permis de dire ce que j’ai à dire et de ne pas prétendre à plus. Je pense toujours après coup, je suis faite comme ça, j’ai besoin de me laisser guider par mon intuition sinon je suis foutue. Mon geste photographique a toujours été d’entendre l’appel de mon oeil. C’est la seule manière que j’ai trouvé pour construire un vrai travail personnel. En effet je fais peu de concessions là dessus et c’est parfois critiqué, j’en ai entendu souvent le reproche mais ça veut aussi dire que moi aussi je suis critique et que c’est la seule manière que j’ai de m’expliquer. Je pense que j’aurai toujours un petit public. 

Vous photographiez la rue, mais toujours de manière très discrète, avec une certaine distance, un peu comme une espionne.

C'est marrant parce que ça toujours été un fantasme ! J’ai toujours voulu en être une en fait, mais je n’en ai jamais eu le courage. Je suis très espionne dans mon petit monde, dans la réalité qui m’entoure. Et ce n’est pas anodin, je pense que ça ai un rapport avec mon nom aussi. Quand on me présente au Mexique on dit « Es Pia », et ça veut dire espionne. Donc depuis que je suis petite je regarde, je n'aime pas être regardée. Je me laisse porter par mon intuition sinon ce n‘est plus moi et ça devient une construction intellectuelle.

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Vous dites souvent qu’il faut laisser une faille dans l’image pour y laisser entrer le spectateur. 

La faille, ça, on le sait tous quelque part. Ce qui dans une image te questionne, te lance dans ta propre imagination, ta propre histoire. Il est important de ne laisser ne serait-ce qu’un petit interstice afin que l’on puisse entrer dans l’image et la lire en profondeur. Ça permet de faire la connexion entre le spectateur et l’oeuvre. En ce sens là, l’oeuvre est multiple, elle a beaucoup de signifiants, et chaque spectateur a sa propre histoire avec l’image. 

Quelle importance donnez-vous à l’editing photographique ? Vous mettez en place régulièrement des workshops d’éditing à l’école Louis Lumière à Paris, pouvez-vous nous parler un peu de vos méthodes, des conseils que vous donnez à vos élèves ? 

C’est au moment de l’editing que l’on construit son discours, c’est essentiel. Je crois que c’est un travail assez intuitif même si il y a parfois des maitres à suivre et quelques règles. Moi je suis contre les règles, il ne faut simplement jamais perdre de vue ce que l’on veut transmettre. C’est aussi la seule partie de la photographie qui ne doit pas être un travail solitaire, il faut avoir des regards extérieurs, avisés et non avisés. Des regards d’enfants, des regards d’adultes. Il faut faire le tour de la chose pour savoir si ce qu’on donne à lire est compréhensible. C’est donc à l’éditing que tout se met en place. En général les photographes sont très mauvais pour éditer leur propre travail. Il faut s’éloigner des affects. Il faut souvent savoir se défaire d'images qui sont importantes pour nous mais qui entravent la lecture des autres. Ça peut prendre du temps, et puis ça dépend des projets.

Vous êtes issue d’une famille de grands écrivains, vous écrivez vous-même beaucoup autour de vos projets photographiques. Quelle place prend l’écriture dans le développement de vos réflexions, et de votre oeuvre photographique ? 

Oui en effet je viens d’une famille d’écrivains de plusieurs générations et j’ai grandi dans un milieu d’intellectuels. J’ai un très grand respect pour la parole écrite et je ne m’en approche pas beaucoup, j’y vais seulement quand c’est une réflexion pour moi-même. Mes livres n’ont pas de texte, et quand ils en ont, ils appartiennent souvent à d’autres personnes. J’ai du mal à montrer mon écriture à la vue de tout le monde. J’écris parce que c’est par cette parole écrite que j’éclaircis ma pensée mais cette écriture n’apparait pas beaucoup. 

J’ai une bourse du gouvernement mexicain et il faut que je fasse le rendu de mes travaux de travaux bientôt. J’ai travaillé sur le deuil car ma mère est décédée il y a peu. Je sentais en construisant le projet qu’il fallait une voix à tout ça, mais je n’arrivais pas à la trouver. Pour m’exercer un peu j’ai pris un autre projet qui était dans l’air et j’ai donné des titres à chacune de mes photographies, chose que je n’avais jamais faite parce que pour moi, les titres indiquent déjà une lecture et je n’aime pas ça. Mais là, j’ai jeté des mots sur chaque image, la première chose qui me venait de manière très automatique et à la fin, à partir de ces titres, j’ai écris un petit texte et fait l’editing de mes photos. Tout était fait de manière tellement automatique, que tout parle du deuil, et donc du décès de ma mère. Je suis arrivée à une petite maquette, je ne sais pas encore si ça fonctionne, au point que je doute de ma capacité à dire quelque chose qui puisse parler aux gens, du moins plus que mes images sans le texte. Alors oui j’ai un grand respect pour mes images mais je cultive la parole écrite et j’y reviens souvent, même si je ne la montre pas beaucoup. 

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Vous qui vivez à Paris depuis quelques années (2003), est ce plus facile pour vous de photographier Paris ou Mexico ? 

J'ai beaucoup de mal à photographier Paris. Je pense que c’est parce que j’ai appris à photographier au Mexique, et que finalement je suis faite de ce qu’il y a là bas. Je m’y reconnais, j’ai les codes, c’est la matière dont je suis faite. Mais aussi parce que comme je le disais le Mexique est très généreux en images. Les surréalistes disaient que le pays était surréaliste mais non ! Surréaliste pour eux ! Pour nous c’est le quotidien, c’est ce dont on est fait. Le Mexique est fait de tout et son contraire. La violence, la pauvreté, la douceur, la générosité et c'est peut-être dans ces tensions là que je retrouve un langage qui m'est bien plus difficile en Europe.

"Je me laisse porter par mon intuition sinon ce n‘est plus moi et ça devient une construction intellectuelle."

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Quel conseil donneriez vous à un jeune photographe ? 

Il faut savoir que ce n’est pas donné. Qu’appuyer sur le bouton n’est pas le tout. Les gens pensent souvent que la photographie c’est facile, mais non. Construire une oeuvre prend une vie entière, parce que c’est très long de comprendre ce qu’on est en train de construire. Ça dépend aussi beaucoup de ce que la photo signifie pour chacun, de la relation intime que tu établis avec l’image, ou avec ton propre travail. Je crois que ce qui m’a aidée à comprendre ce que j’étais en train de faire ça a été de beaucoup lire et voir. En tant que professeur de photographie c’est ce que je cherche à faire, aider les gens à comprendre leur processus photographique. Mes élèves doivent trouver que je suis assez bordélique parce que je n’ai aucune règle et que je les laisse faire à leur guise, je les confronte, je leur montre des chemins et je leur fait remarquer des choses, mais j’insiste sur le fait qu’il faut aller avec son intuition. Il faut travailler à partir d’un moteur intérieur, d’un regard, qui fait un mouvement d’aller-retour. Moi je poursuis mes élèves pour qu’ils travaillent comme ça, aussi librement qu’ils puissent se le permettre. Après on verra, au moment de l’éditing et de la construction, on verra dans cette bouillie de mille ingrédients, quelle soupe se construit. Et il faut toujours aller voir ailleurs, faire des workshops, montrer son travail pour ne pas rester figer dans ses idées. 

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Pia Elizondo

- Entretien par Mathilde Azoze -

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