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ENTRETIEN

dimanche(s) à Beyrouth

Myriam boulos

Myriam Boulos est une jeune photographe libanaise installée à Beyrouth. En 2015, elle descend dans la rue les dimanches pour rencontrer ces femmes migrantes et employées de maison dans les familles du Liban pendant leur jour de congé. Entre oppornité professionnelle et esclavage moderne, Myriam nous parle des journés qu'elle a passées avec cette communauté à part entière dans la capitale.

En 2015, vous avez rencontré ces femmes qui vivent au Liban en tant qu’employées de maison. D’où viennent-elles ? Et ces postes représentent-t-ils une opportunité pour elles ? 

Elles viennent de plein de pays différents : des Philippines, du Sri Lanka, d’Ethiopie, de Madagascar… Ça représente certainement une opportunité pour elles. Elles sont loin de leurs familles, c’est dur, mais au moins elles ont du travail. 

Est-ce que c’est une pratique courante au Liban ? Quels sont leurs rôles au sein de ces familles libanaises ? 

Oui, c’est une pratique très courante, dans toutes les classes sociales. Même les familles qui ne sont pas très aisées ont quelqu’un chez elles pour faire le ménage principalement mais parfois ces femmes se transforment en nounous et s’occupent des enfants également. Ce n’est pas dans leur contrat mais ça peut arriver. Elles sont logées chez les familles ou dans les agences.

"D’habitude je ne sépare pas hommes et femmes mais dans la société libanaise c’est inévitable, car être une femme correspond encore à un rôle bien particulier à tenir."

Pouvez-vous nous parler des méthodes de recrutement de ces employées ? 

La plupart du temps le recrutement est fait par des agences et le système est assez triste. Il y a un documentaire réalisé par Maher Abi Samra, "Chacun sa bonne", qui montre tout le processus d’ailleurs. 

Il y a des dossiers dans lesquels les femmes apparaissent en photo et leurs futurs employeurs les choisissent en fonction de ces images ou de l’âge par exemple. À partir de là, le gros problème politiquement parlant, c’est la loi appliquée pour ces femmes, qui s’appelle le système de la « Kafala », qui vient de « Kafil » en arabe et qui signifie sponsor. Ces « kafil » contrôlent en quelques sortes le droit de ces femmes, et peuvent les chasser comme bon leur semblent, ou prendre leurs passeports. Et tout ça est prévu dans la loi. C’est pour ça que j’ai choisi de me concentrer sur le dimanche, le seul jour où ces femmes n’existent pas en tant que « femmes de ménage » comme certains libanais peuvent le dire, mais en tant que femme, dans Beyrouth.

D’habitude je ne sépare pas hommes et femmes mais dans la société libanaise c’est inévitable, car être une femme correspond encore à un rôle bien particulier à tenir. On peut être très ouvert d’esprit à ce niveau là, mais ce n’est pas encore fluide malgré tout. 

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Comment et où les avez-vous rencontrées ? Comment sont-elles accueillies et considérées par la société libanaise les dimanches ? 

Je prends mes photos au feeling, je ne suis pas organisée. J’ai procédé par quartier, et je descendais les dimanches avec ma caméra dans Beyrouth. Je les rencontrais, et parfois je passais ma journée avec elles, ou bien je créais une intimité juste à travers l’image. 

Elles se rendent dans différents quartiers de Beyrouth et du Liban, qui sont assez populaires et  elles les transforment, comme si elles jouaient leur propre pièces de théâtre au sein des ces endroits. Elles vont à Hamra, Daoura, Adonis, Kalme Zeitoun, Badaro... Le dimanche, on peut voir leur rôle dans la société libanaise et elles ont vraiment une place à mon sens. Mais il y a clairement une séparation, même les dimanches, elles restent entre elles et forment une communauté à elles seules finalement. Je ne veux pas faire de généralités mais le Liban est un pays assez raciste et assez complexé par rapport à la hiérarchie des classes. C’est un pays très fragmenté, chacun se met dans sa petite bulle pour survivre, et donc elles fonctionnent comme ça aussi. 

Est-ce que selon vous c'est de l'esclavagisme moderne ? 

Oui on peut parler d’esclavagisme moderne, et en même temps il ne faut pas oublier que c’est l’occasion de travailler pour ces femmes. Je ne veux pas tomber dans le misérabilisme et ne pas généraliser parce que beaucoup de médias occidentaux les présentent comme des femmes mal traitées. Le problème au Liban c’est la loi, qui doit être remise en question et même abolie. Si tout le système de loi change alors cet emploi devient celui de n’importe qui travaillant à l’étranger.

"Le problème au Liban, c’est la loi, qui doit être remise en question et même abolie. Si tout le système de loi change alors cet emploi devient celui de n’importe qui travaillant à l’étranger."

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"Les gens cherchent une façon d’exister indépendamment du pays et de sa situation, alors ils créent des bulles, pour être plus forts si le pays s’écroule".

Tirez vous des conclusions de ce projet ? 

J’ai commencé le projet a 23 ans, par fascination pour ces femmes, mais pas du tout pour le coté politique de leur situation. C’est mon seul projet qui sort un peu de ma pratique habituelle, et qui se place plus dans le documentaire que dans ma recherche personnelle. Dans tous mes travaux je questionne la société libanaise et ma place au sein de celle-ci. Quand j’étais petite et que je sortais, de manière assez bourgeoise avec ma famille, et que je passais en voiture dans Beyrouth, je voyais ces femmes et je ne comprenais pas trop d’où elles venaient. Mes parents aussi ont une employée de maison, donc pour moi ça avait toujours été confus. Plus tard c’est devenu mon projet de Master à la fac parce que ça me trottait dans la tête. C’est en faisant les photos que j’ai réalisé l’aspect social de la situation, qui me parlait beaucoup, et leur position en tant que femmes au Liban, à laquelle je pouvais m’identifier. J’ai ensuite remarqué l’aspect politique des choses, et j’en ai tiré une conclusion assez simple : c’est la loi qu’il faut revoir, tout simplement. Et il faut être conscient de ça avant d’aller plus loin. Au Liban ont ne parle même pas de leur place, leur situation est complètement normalisée. Dans ce projet je ne voulais pas me placer dans le misérabilisme des occidentaux, ni dans le racisme libanais, je voulais être à ma place de jeune femme observatrice. J’ai juste considéré ces personnes, et je leur ai donné la parole et l’image. 

Cette démarche documentaire vous a-t-elle plue ?

 

Oui, je suis assez fière de ce projet d’ailleurs, même si il ne fait pas partie de ma démarche habituelle encore une fois. C’est un projet que j’ai réalisé en 4 mois et dont j’ai vraiment pris soin. C’est aussi le premier que je présente en exposition. 

Qu’auriez-vous à dire sur le pays en tant que jeune libanaise vivant à Beyrouth ? 

C’est un pays très contrasté et contradictoire, assez auto-destructeur je pense, mais qui, finalement, correspond bien à ma personnalité en ce sens là. À Beyrouth, la fragmentation de la ville me fascine. C’est un pays qui se cherche. Mes projets par exemple, sont des questionnements qui aboutissent à d’autres questionnements. Je suis née juste après la guerre, je n’ai pas vécu cette période, mais je constate une grosse cassure depuis, et une transition qui se base presque sur du rien. Tout avance en tâtonnant. Cette recherche se fait de manière assez individuelle, pour se protéger et pour survivre dans cet environnement. Les gens cherchent une façon d’exister indépendamment du pays et de sa situation, alors ils créent des bulles, pour etre plus forts si le pays s’écroule. Moi je navigue entre les bulles et j’aime bien m’inventer ma propre place à travers des questionnement photographiques, qui sont pour moi beaucoup plus légers et naturels que des mots.

- Entretien par Mathilde Azoze -

- Le 29.03.2019 -

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