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transit bodie(s)

Comment avez- vous commencé la photographie et pourquoi avoir choisi de travailler sur le sujet des personnes transgenres en Egypte ? 

J’ai commencé la photographie vers 18 ans et j’en ai maintenant 30. Je suis passée par plusieurs étapes et plusieurs formes de photographie : la photo de rue, le mariage, de la photo plus conceptuelle aussi… En 2011, c’était la révolution en Egypte et j’ai commencé le photo-journalisme et travaillé pour un journal quotidien pendant 4 ans. J’étais la seule photo-journaliste dans mon journal. Puis j’ai arrêté pour me rendre au Danemark et en Allemagne pour me faire une vraie éducation à la photo. C’est là que j’ai commencé le Storytelling et mes projets à long terme. Mes projets sont toujours reliés à des questions de culture, de corps et de combats personnels. La société a un contrôle sur nos corps et la manière dont on l’utilise. Nous pouvons l’utiliser pour entrer dans le moule ou au contraire, pour nous différencier. 

Pour ce projet j’ai rencontré Dahab, qui avait le même âge que moi. Elle avait eu recours à la chirurgie de ré-assignation pour passer de Mohamed à Dahab et n’avait jamais osé sortir en public habillée en femme. Un jour, nous sommes allées dans un magasin et elle m’a demandé d’essayer des chaussures à talons pour elle, qui était habillée en homme à ce moment là. J’ai réalisé qu’elle n’avait même pas la liberté de porter ce qu’elle voulait, alors nous sommes sorties dans la rue et elle a essayé les talons elle-même. À partir de ce moment là, je l’ai considérée comme une femme complètement accomplie dans son genre. C’est ce jour là que j’ai décidé de commencé ce projet. J’ai creusé la question du genre, particulièrement dans ma culture, dans ma religion etc. Je me suis posée beaucoup de questions sur mon propre corps. Notre corps est notre première maison. Il met environ 9 mois à se créer et disparaitra après nous. 

Quelle place prend la trans-identité dans l’Islam aujourd’hui ? 

 

l’Islam regarde la trans-identité comme un cas médical, et a sa place dans le coran. En 1988, une grosse affaire a explosé publiquement concernant Al-Azhar (grande Institution Islamique) car un de leurs élèves est passé de Sayed à Sally et le docteur qui avait pris en charge l’opération était chrétien. Cela a créé une énorme polémique et réouvert la question de la trans-identité dans l’Islam, qui devait faire un pas et laisser cette question à la science. Les débats sont nombreux car certaines personnes continuent de penser que la trans-identité constitue une modification de la création de Dieu. Pour l’homosexualité c’est différent, car l’Islam ne la considère pas comme un cas médical alors c’est interdit. 

Comment se passe l’intégration des personnes transgenre au sein de la société égyptienne ? 

 

C’est difficile pour eux car même si l’Islam accepte, ce n’est pas le cas pour notre société et notre culture. Les gens associent la trans-identité à quelque chose de sexuel qui vient modifier leurs habitudes. Beaucoup de familles envoient leurs enfants chez les thérapeutes et demandent de les « transformer en gay », afin qu’ils puissent se cacher leurs pratiques sexuelles, mais ne veulent pas entendre parler d’une identité différente assumée en public. Ils ont aussi beaucoup de mal à trouver du travail car leurs cartes d’identité ne leur correspond pas et donc travaillent beaucoup au noir. 

S’ajoute à ça le fait que nous ne savons pas pratiquer les opérations pour les hommes trans-genre. Ils ne peuvent donc pas terminer leur transition correctement. En Egypte, tout est compartimenté hommes/ femmes, comme le métro par exemple, où il y a un wagon pour les femmes et un wagon pour les hommes. Dans ces espaces là, les personnes trans-genre rencontrent de grandes difficultés à se placer et subissent beaucoup de discrimination. Les femmes trans-genre, elles, peuvent se cacher sous les niqab pendant que leur corps change d’homme à femme.

Dans votre projet, vous évoquez la question de la mort des personnes trans-genre musulmanes.

 

Dans l’Islam, avant d’enterrer le corps, nous le lavons et nous habillons le défunt de blanc. À travers ce procédé, quand l’âme quitte le corps, l’autre genre n’est pas autorisé à voir les corps de la personne décédée, même si il s’agit d’un membre de ta famille. Cela pose donc un problème, particulièrement pour les hommes trans-genre, comme nous n’avons pas les connaissance pour implanter un penis. Quand ils meurent, ces personnes ont un buste d’homme et le bas du corps d’une femme. Ils ne savent donc pas du tout comment peut se dérouler cette cérémonie après leur mort et cela les effraie beaucoup. La question reste en suspens car personne n’accepte de prendre ces pêché sur soi.

"Beaucoup de familles envoient leurs enfants chez les thérapeutes et demandent de les « transformer en gay », afin qu’ils puissent se cacher leurs pratiques sexuelles, mais ne veulent pas entendre parler d’une identité différente assumée en public."

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Pouvez-vous nous parler plus précisément de ce certificat qui était délivré jusqu’en 2013, et qui permettait aux personnes trans-genre de se faire opérer correctement ? 

Le certificat provenait du Comité de Correction Sexuelle issu du Syndicat des Médecins, une institution gouvernementale composée de 5 membres. Il y avait un psychiatre et un membre de l’institution Islamique Al-Ahzar parmi eux, et d’autres médecins pour ce qui concerne la partie corporelle. Grâce à ce certificat, les personnes trans-genre pouvaient bénéficier d’interventions gratuites dans les hôpitaux publics, puis leur genre était modifié sur les cartes d’identité de manière légale. Malheureusement, fin 2013, le membre d’Al-Ahzar a cessé de se rendre au comité et leur activité a donc cessé. Depuis, les personnes trans-genre ne peuvent plus obtenir ces certificats et aucun ne peut donc passer par le processus de base dans les hôpitaux publics et être opéré par de vrais spécialistes. Elles sont donc obligées de passer par les hôpitaux privés, où il n’y a pas de vrais spécialistes et les opérations sont mal effectuées. Par exemple, les vaginoplasties réalisées sur les trans-genre femmes sont très souvent mal faites et lourdes de conséquences alors elles se font opérer dans les hôpitaux privés, puis changent leur genre sur leurs cartes d’identités légalement puisqu'elles sont devenues visuellement des femmes, et vont se faire opérer une seconde fois correctement dans les hôpitaux publics en tant que femme, dans les départements de chirurgie esthétique pour faire des « corrections ». Pour les hommes transsexuels c'est bien plus compliqué puisque les phalloplastie n'existent pas. Il y a donc plusieurs moyens de détourner ce certificat finalement, mais c’est long et compliqué. 

 "Le monde entier avance sur cette question mais dans les institutions islamiques reculent"

Vous ajoutez des images d’archives de film à vos propres photographies.

 

Je me demandais quel était le fond du problème puisque l’Islam acceptait déjà la trans-identité. J’ai donc fait des recherches plus profondes sur notre culture et notamment via nos archives et j’ai découvert que nous avions ce film, « Mademoiselle Hanafi », qui date des années 50. C’est l’histoire d’une homme qui devient une femme après des maux de ventre le jour de son mariage, et qui finalement vit bien mieux comme ça. C’est une comédie qui parle de tout ce processus, et de la manière dont cette femme s’adapte à la société et doit se battre avec sa nouvelle condition, ses nouveaux droits etc. À aucun moment dans le film, la trans-identité n'est moquée ou considérée comme un problème à régler. Puis nous avons eu une second film dans les années 70 qui parle d’une femme qui devient un homme parce qu’elle est fatiguée de tout faire à la maison et d’être peu considérée en tant que femme. Le film parle également de tout le processus de la transformation physique et surtout, il questionne l'inégalité des droits hommes/ femmes. Quand j’ai découvert tout ça je me suis vraiment demandée ce qui nous avait ramené en arrière. Ces films existent et parlent de la trans-identité et de l'égalité des sexes depuis longtemps mais quand ça devient réel alors nous en sommes effrayés. 

Nous avions une institution en 1948 consacrée à la correction de sexe, mais elle a fermé. Le monde entier avance sur cette question mais dans les institutions islamiques reculent.

Que risquent les personnes que vous photographiez si elles dévoilent leurs visages ? 

 

Si ces personnes montrent leurs visages dans les médias, elles risquent d’être frappées, parfois à mort, si on les reconnait dans la rue par exemple. Elles se sont déjà battues toutes leur vie contre leur corps et la société qui entoure ce corps, et une fois qu’elles sont entrées en transition, enfin, après ces années de combat, elles veulent juste une vie normale. Elles ne veulent plus être suivies et catégorisées après leur opération et se battent pour leur cas et leurs droits mais de manière très discrète et sans prendre de risque. 

Où en sont vos projets ? Le projet « Transit Bodies » est-il clos ? 

 

J’ai fait un projet sur le repassage des seins au Cameroun qui a été récompensé du World Press Photo l’année dernière. Je continue de travailler sur la trans-identité car il manque encore des chapitres à ce projet. Les problèmes qu’ils rencontrent avec les médicaments par exemple. Je dois aussi travailler sur du coté des réfugiés qui viennent jusqu’en Egypte pour se faire opérer car c’est très peu coûteux comparé au Liban par exemple, et il n’y a pas besoin de prescription pour obtenir les médicaments. Nous avons donc beaucoup de personnes qui viennent du Soudan, du Yemen, d’Algérie ou de Syrie pour se faire opérer. 

Heba Khamis © Emma Sejersen

- Entretien par Mathilde Azoze -

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