© Frederic Noy 

Comment vivent les personnes concernées avec ces lois et ces sanction ? 

Même dans un pays sans loi anti-Gay comme au Rwanda, les membres de la Communauté peuvent être victimes de violences physiques, psychologiques ou sociales, ou de justice de foule (mob justice). Les LGBTI africains luttent ainsi quotidiennement contre un tabou enraciné et sévèrement puni par leurs proches. Au mieux, ces derniers nient la réalité, au pire, les rejettent. Dans des pays sans aucune protection sociale, révéler son homosexualité 

condamne à l’isolement social. Trouver un travail, une maison, un sens à son existence tutoie alors l’impossible. Lors d’un rassemblement saluant l’avènement d’une loi anti-gay, le président ougandais Yoweri Museveni a qualifié les homosexuels d’ekifire : les demi-morts, en luganda (famille des langues bantoues). Cela souligne qu’être homosexuel est équivalent à la petite mort, la mort sociale.

La survie passe par une stratégie schizophrénique : vivre masqué pour vivre en paix. 

Y’a-t-il des associations ou des groupes de personnes qui leur viennent en aide au sein des pays ?  

 

Malgré tout, les activistes refusent tout désaveu. Déterminés à lutter pour leurs droits, ils ne se résignent pas à vivre dans la peur. Rassemblant leur courage et poussés par une foi inébranlable, ils encouragent les membres de la communauté LGBTI à se montrer et à défier la société.
Plus le sentiment d’homophobie est prégnant et la loi repressive, plus le réseau d’organisation LGBT, de groupe gay-friendly, d’activistes et de soutien est actif et visible. Cela s’apparente à la présence d’un virus dans le corps social qui induit l’existence d’un anti-corps, en l’occurence une petite partie de la société civile. Ainsi, au Rwanda où les membres de la Communauté sont hors de portée de la loi, le «vivons heureux, vivons caché» est roi. Si on est suffisamment discret, il y a de fortes chances que l’on passe entre les mailles du filet de la stigmatisation car être Gay n’est pas un enjeu constitutionnel ou légal. Par contre en Ouganda où la question revient régulièrement sur le tapis législatif ou dans les menaces de législateurs ou de pasteurs Born again influencés par le mouvement évangéliste américain, il est indispensable d’avoir une présence offensive, vigilante et permanente. Elle est assurée par des organisations et des individus qui n’hésitent pas à faire front publiquement, texte et arguments à l’appui. 

"Dans ces pays sans aucune protection sociale, révéler son homosexualité condamne à l'isolement social. Trouver un travail, une maison, un sens à son existence tutoie alors l'impossible."

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Dans un faubourg de Kigali, Bobette ouvre le volet de la chambre de sa minuscule maison, une pièce unique et une petite entrée. Transsexuelle (née homme), elle vit de prostitution et prend régulièrement différents stupéfiants qui l’aide à supporter son existence marginalisée. Elle se souvient : « Un jour, un policier contrôle mes papiers pour savoir si je suis un garçon ou une fille. "Garçon" je réponds. « Pourquoi tu ressembles à une fille ? » « Je suis né ainsi ». Le policier m’ embarque. ». Après un long moment, Bobette tente de récupérer sa carte. Le policier la déchire sous son nez et la chasse. Sachant que si elle proteste ou reste là, elle risque la prison, elle s'en va. Quand elle tente de refaire sa carte auprès des services administratifs, elle ment de peur de devoir tout raconter. Les fonctionnaires font traîner les choses, l'obligent à revenir à maintes reprises et la regardent de travers sans cesse. "On s’interroge sur mon sexe. Je suis leur sujet de conversation ».

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Un jeune homme gay dort dans la maison d’un ami, une pièce dans une quartier excentré de Kampala. Il vient de Mbarara où il a échappé de peu à la mort. Sur chacune de ses épaules, des cicatrices, traces des coups reçus lors du lynchage par une foule en furie. Les assaillants ont utilisés des planches du bout desquelles dépassaient de longs clous. Il porte d’autres cicatrices sur les jambes. Après s’être terré dans la capitale ougandaise, il est finalement parvenu à quitter le pays.

En mars 2016, le réseau Afrobarometer, qui mène des études d’opinion en Afrique a classe l’Ouganda parmi les cinq pays les moins tolérants par rapport à la question LGBTI, avec, par exemple, 5% des résidents disant

« qu’ils accueilleraient ou ne seraient pas dérangés d’avoir un voisin homosexuel ». 

Comment entrez-vous en contact avec ces personnes ?

J’ai commencé mon travail de documentation au Burundi en 2012 en entrant en contact avec quelques personnes de la communauté grâce à un ami qui connaissait quelques personnes pivots. Les LGBTI Burundais sont en lien étroits avec ceux du Rwanda. Une fois installé en Ouganda, j’ai rencontré des activistes de premier plan en leur présentant mon travail fait au Burundi et en Ouganda. Cela a permis de me présenter, d’expliquer ma démarche, de prouver ma bonne foi en soulignant mon approche documentaire. Mon but n’était pas d’effectuer une série de portraits comme un lépidoptériste qui épinglerait des papillons, mais de vivre au plus près de la chair de la communauté et du tissu qui la compose. 

"Mon but n’était pas d’effectuer une série de portraits comme un lépidoptériste qui épinglerait des papillons, mais de vivre au plus près de la chair de la communauté et du tissu qui la compose."

Se mettent-elles en danger en acceptant de se faire photographier ?


Certaines personnes éventuellement. Avant de les photographier, je m’assure du statut qu'un sujet désire. Anonyme ou pas. Selon, je masquerai son visage. Pour beaucoup, ils assument leur homosexualité, particulièrement les activistes qui la revendiquent et témoignent à visage découvert. Ils savent qu’ils n’auront pas forcément de problème. Si le pire advenait, des groupes de pression, d’avocats et le réseau ami se mettraient en branle pour les défendre. Il n’est pas de l’intérêt du gouvernement Ougandais, par exemple, de se trouver empêtré à nouveau dans la question homosexuelle. Les personnes en danger sont celles vivant loin des villes, loin des réseaux qui peuvent leur venir en aide, et dans l’ignorance des organisations qui peuvent les protéger ou les assister. Les insultes, le rejet par la famille, la stigmatisation, beaucoup la connaissent déjà. Ils ont dépassé ce stade et se disent que montrer son visage n’aggravera pas leur situation. Le plus dur pour une personne est que sa famille proche le sache. Quand ce cap est passé, en général de manière plutôt négative, il na plus rien à perdre. 

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Yves aka Duchesse, un activiste de la communauté LGBTI à Bujumbura, la capitale du Burundi, prie sur la tombe de Georges Kanuma, ardent défenseur de la cause LGBTI, mort parce qu'atteint du sida, le 14 avril 2010, à 38 ans. Il est une des personnalité qui a donné du courage à la majorité des Burundais LGBTI pour sortir de l'ombre. 

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Pendant une journée de solidarité avec les populations en danger (notamment les travailleurs sexuel(le)s, Pepe Julian Onziema, un des trois piliers de la Communauté LGBTI ougandaise fait un discours devant la table où ont été allumées des bougies en hommage aux disparus pour la cause, afin d’inciter les LGBTI a affiché fièrement leur existence et leur appartenance. Pepe est lui-même un homme transsexuel (né biologiquement femme).

"Une des premières façons d’améliorer la situation serait que les pays occidentaux ou les organisations occidentales ne s’immiscent pas dans le combat ouvertement car cela nourrit l’argument consistant à dire que les Gays sont payés, crées et soutenus à outrance par l’Ouest, sous entendant que l’homosexualité n’existe pas en Ouganda."

La situation évolue-t-elle ?


La situation est plutôt à la stagnation voire à une lente régression, notamment en Ouganda. Beaucoup de membres de la communauté sont partis, s’installer à l’étranger, ou comme réfugiés au Kenya, dans l’espoir d’être réinstallés dans un pays tiers (Europe ou Canada). Pour l’instant, la question Gay n’est plus d’actualité en Ouganda. Pas d’élection en vue, pas d’enjeu politique. Cependant, on sent une hostilité latente, comme si la prochaine bataille approchait. 

Comment peut-on l’améliorer ?

Une des premières façons d’améliorer la situation serait que les pays occidentaux ou les organisations occidentales ne s’immiscent pas dans le combat ouvertement car cela nourrit l’argument consistant à dire que les Gays sont payés, crées et soutenus à outrance par l’Ouest, sous entendant que l’homosexualité n’existe pas en Ouganda.

Il est nécessaire d’aider financièrement les organisations et les activistes compétents (ils sont nombreux) mais de les laisser mener le combat de la façon qu’ils l’entendent.

En Ouganda notamment, ils sont les mieux placés pour argumenter et constituer une force de proposition et d’opposition crédible face au lobby anti-gay.

L’équilibre est compliqué à trouver entre ingérence et indifférence, mais tenir cette ligne est un signe de respect pour ceux qui se battent quotidiennement contre l’ignorance et l’acharnement homophobe et une manière de ne pas mettre de l’huile sur le feu inutilement. Une vigilance intelligente, permanente, prête à agir au moment pertinent, est le soutien à apporter. 

* Photo de couverture 

Election de Mademoiselle et de Monsieur Fierté 2015 dans un bar Gay-Friendly de Kampala, en Ouganda, pendant la semaine de la Gay Pride, organisée une année après que la loi condamnant les homosexuels à la prison à vie ait été cassée par le Conseil Constitutionnel pour absence de quorum lors du vote à l'Assemblée. En coulisses, des concurrents transsexuels et des compétiteurs masculins se préparent à leur premier passage devant le public et le jury. Aujourd’hui c’est de nouveau la loi Coloniale Britannique Anti-Sodomie de 1894 amendée par le Code Pénal de 1950, pré-indépendance, qui est en vigueur en Ouganda. Elle punit la sodomie d'une peine de prison pouvant aller jusqu’à vie. Les rapports entre femme ne sont illégaux que depuis 2000.

Frederic Noy © Chris Dennis Rosenberg

- Entretien par Mathilde Azoze -

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