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"Les berbères se réclament d’un seul peuple. Le peuple amazigh, qui signifie « homme libre »".

Vous grandissez dans une village Kabyle en pleine décennie noire. Quelle place prend l’art dans ce contexte ? 


Au début, c’était comme tous les adolescents : on rêve de beaucoup de choses. Je voulais faire du théâtre d’abord. Je jouais dans une troupe, et nous essayions de présenter une pièce en public mais les gens ne se déplaçaient pas, surtout les femmes. J’ai ensuite touché à la musique, au dessin, j’ai aussi découvert la lecture et le cinéma. Mais c’était une période dure en Algérie. Je fais parti de ces personnes qui ont vécu la décennie noire en pleine adolescence, et plein de choses me sont passées par la tête. Il y a plein de réponses que je n’avais pas pendant cette periode. Moi j’étais en Kabylie, nous étions très organisés pour sécuriser les villages. J’ai eu cette chance d’avoir pu me sentir protégé mais imaginez un peu notre état moral et psychologique : on se lève le matin, on ouvre un journal, il y a un tout un village qui a été executé. Je pense que l’être humain est comme ça : on fait des choses instinctivement et c’est dix ans, vingt ans plus tard qu’on réalise que ça à un rapport avec ce qu’on a vécu.

En 1994, le Mouvement Culturel Berbère organise une « La grève du cartable », revendiquant l’enseignement du tamazigh, langue berbère dans les écoles algériennes. Vous êtes alors âgé de 18 ans, comment se mouvement vous a-t’il influencé ?



Il y avait une certaine violence à être berbère, et à avoir conscience d’avoir les mêmes devoirs mais pas les même droits que ses concitoyens dans son propre pays. 

J’avais 5 ans quand je suis entré à l’école. Je ne pourrai pas l’oublier : Je ne parlais qu’une seule langue, le tamazight, et je n’avais pas la télé à la maison, alors je ne comprenais rien à ce qu’on me disait en arabe. Si je posais une question dans ma propre langue à un camarade, je me prenais une gifle. Et comme on avait confiance en l’école, on se disait que c’était une situation normale dans un lieu de savoir. Il y avait même certains des professeurs qui nous disait que c’était grâce à l’avènement de l’Islam que nous étions devenus des êtres humains. Mais plus tard, vers 18 ans, la grève du cartable et le boycott scolaire m’ont fait réalisé que ce que je vivais n’était pas normal. À partir de là, je ne faisais plus confiance à l’école.
J’étais un élève moyen, mais je suis devenu complètement indifférent à mes résultats scolaires. J’ai tout de même passé mon bac, mais plus comme un cadeau à ma mère. Mais malheureusement je n’avais plus envie de retourner dans cette école. Je réalisais aussi que ces terroristes qui tuaient des gens comme Saïd Mekbel, comme Tahar Djaout, qui sont des écrivains, des journalsites, étaient issus de cette même école. Ce sont des choses qu’il faut prendre en consideration. L’époque du boycott scolaire a été assez interessante, car c’est le moment où des conférences se sont organisées pour nous parler de la condition des berbères, de la femme etc …  C’est aussi à partir de cette année la nous avons commencé à parler berbère dans les ecoles. C’est à ce moment que j’ai vraiment pris conscience de mon histoire et que j’ai commencé à ouvrir les yeux.

Vous dites que les berbères ont les mêmes devoirs mais des droits différents. Vous pouvez nous expliquer ce que peuvent être ces droits différents à cette époque ? 


Pour parler d’un exemple très concret, la télévision algérienne est en arabe ou en français. Je pense alors à ma grand mère qui s’est battue pour la libération de ce pays. Elle a tout sacrifié, et perdu de nombreux êtres chers mais n’a même pas la possibilité de regarder un film puisqu’elle ne parle que le Tamazight.

Toutes les inégalités à l’encontre des berbères découlent de ces problèmes linguistiques, et ce jusqu’à la justice, qui est sensée être un repère dans un pays. Les juges et les institutions ne parlent pas ma langue et si je n’ai pas l’argent pour me payer un avocat, je perds toute possibilité de me défendre. Le juge ne me comprendra pas, et même si il me comprend, il ne prendra pas en considération ce que je dis. La justice se fait en arabe, je perds donc mon droit à la justice.

"Je fais parti de ces personnes qui ont vécu la décennie noire en pleine adolescence [...] Moi j’étais en Kabylie, nous étions très organisés pour sécuriser les villages."

À quoi aspiriez-vous en quittant votre pays pour la France ? Quelle rôle a ce départ dans votre engagement pour la communauté berbère ?

Je souhaitais faire un film dans langue maternelle, mais en Algérie il faut être le fils d’un ministre ou de quelqu'un d’important pour pouvoir faire du cinéma. Je n’avais pas fait d’études et ma seule issue était de partir dans un pays francophone et de tenter ma chance. Je suis parti comme tous ces Africains qui quittent leur pays. Après la décennie noire, j’avais aussi certainement besoin de me retrouver dans les rues de Paris, en Europe, après avoir vécu une adolescence compliquée. 

C’est quand j’ai quitté l’Algérie que j’ai commencé à me sentir très redevable envers ma communauté. Je viens d’une culture où nous n’avons pas construit des Airbus, révolutionné la science, mais on m’a appris des valeurs de tolérance et de démocratie. En arrivant, j’avais déjà ces valeurs-là, que l’on a parfois tendance à percevoir comme purement européennes. Alors, c’était mon devoir de faire honneur à cette culture qui est la mienne.
Bien sûr, je ne me suis pas rendu compte tout de suite de cela, j’y ai beaucoup réfléchi et j’avais besoin de m’éloigner pour réaliser certaines choses. J’ai ensuite eu besoin de plusieurs années pour trouver comment j’allais pouvoir parler de tout cela, mais aussi pour avoir la confiance, le recul et le courage de le faire. 

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Kabylie, 2013.

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Portrait d'une famille nomade. Les enfant ne vont pas á l'école, les familles n'ont pas de programme de santé. Haut-Atlas, 2016.

Comment se développe votre relation à la photographie ?

Je n’avais pas du tout de culture photographique, c’est la nécessité qui m’a poussé vers la photographie. J’ai trouvé un appareil photo dans un chantier,  je n’avais aucun sujet, aucun projet, c’était seulement pour moi une bonne manière de développer mon langage visuel avant de me lancer dans le cinéma. Pendant une dizaine d’années, je faisais mes images et les développais tout seul avec des moyens très modestes. Ma rencontre avec Antoine d’Agata en 2011 a été déterminante.  Il m’a beaucoup guidé et m’aide encore aujourd’hui. Après ça, j’ai rencontré Christian Caujolle dans un worskhop, qui m’a dit de continuer à travailler sur mon projet. Je m’y suis mis à fond et en 2013 je faisais ma première exposition à Images Singulières. C’était la première fois que je bénéficiais d’une visibilité internationale. Environ 6 mois pus tard, j’entrais à l’agence VU’. D’autres workshop m’ont permis de faire de grandes rencontres comme Stanley Green et Ander Peterson et tout ça m’a mené jusqu’à Visa Pour l’image en 2017.

Mais c’est aussi et surtout grâce aux gens que je photographie que je peux avancer, ils me font confiance et me laissent accéder à leur intimité, c’est le plus important pour moi

Depuis 2016, le Tamazight est une des langues officielles de l’Algérie. Cette reconnaissance a-t’elle un impact concret sur le quotidien de la communauté berbère ?

Oui et non. On reconnait notre existence, c’est sûr, mais là est la folie de l’être humain : devoir demander à un autre être humain la permission d’exister. Comment se fait-il que dans la Constitution algérienne l’article 3 stipule que l’arabe est la langue nationale et officielle, et que ce n'est que dans l'article 3bis que l’on déclare que c’est également le cas du Tamazight ? Également ? Si nous étions vraiment un seul et même peuple, on pourrait dire que l’arabe et le Tamazight sont les langues officielles de l’Algérie, et point final. Les optimistes pourront dire que la reconnaissance du Tamazight garantit notre existence dans la Constitution, mais je pense que cet article a surtout été adopté pour calmer le peuple.

Votre travail documentaire sur les Berbères vous a également conduit au Maroc en Tunisie, en Libye, mais aussi chez les touaregs de l’Azawad au nord du Mali et chez les Siwi d’Égypte. Quelles sont les principales différences que vous avez-pu observer entre ces différentes communautés ? Et surtout, comment sont-elles liées les unes aux autres ?


Les berbères se réclament d’un seul peuple. Le peuple amazigh, qui signifie « homme libre ». Et la premiere chose qui les lie est malheureuse :  tous les  gouvernements de leur pays ne les prennent pas en considération alors même qu’ils sont les premiers à avoir habité ces territoires.

Il y a aussi un lien évident dans l’organisation sociale : en Kabylie, ce que l’on appelle Tajma’ correspondrait dans un état moderne à l’Assemblée nationale. Elle existait bien avant les Républiques. Chaque village kabyle, sans exception, a son assemblée qui est representative, démocratique : chaque famille est représentée dans cette assemblée, et les décisions sont toujours prises collegialement. Il y a aussi un rapport très particulier au sacré : quand ils jurent dans l’assemblée, par exemple, les Kabyles ne jurent pas au nom d’une religion ou d’une croyance. On jure au nom de toutes les croyances, c’est une assemblée laïque. L’entraide est aussi un lien évident, même si ce n’est pas une valuer uniquement berbère. La situation géographique pousse les gens à vivre ainsi. Les femmes sont les gardiennes de cette culture car les hommes partent souvent pour travailler ailleurs, dans des endroits moins arides, pour envoyer de l’argent à leur famille.

La langue berbère est aussi un lien très fort. Les bases de la langue sont les mêmes de partout, même si la prononciation diffère. Ce sont des dialectes différents, mais qu’est ce qu’une langue si ce n’est un dialecte institutionnalisé ?

"Là est la folie de l’être humain : devoir demander à un autre être humain la permission d’exister."

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Rebelle Touareg du MNLA (Mouvement National de la Libération de l'Azawad), Kidal, Mali.

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Le matin chez une famille, Timtdat , région d'Alemdoun ( Haut Atlas), 2017.

"Le discours officiel est hypocrite car il contraste avec la réalité. Il s’agit d’abêtir le peuple algérien, de faire de l’arabe non plus une langue mais une idéologie politique à destination des masses."

Pensez-vous que la langue est un enjeu de pouvoir ?

La langue est évidemment un enjeu très politique. Et pour le cas de l’Algérie, j’irai même encore plus loin : cela traduit énormément d’hypocrisie de la part des classes dirigeantes. Par exemple, la langue française est encore très présente, mais on ne la reconnait pas comme langue nationale. Dans le discours officiel, le gouvernement accuse la France, rappelle l’histoire du colonialisme, ... mais quand les dirigeants algériens sont malades, ils vont se faire soigner en France. Pourquoi ont-ils tous des double nationalités, ou des cartes de résidence ? Pourquoi leurs enfants sont-ils tous dans des écoles françaises ? Le discours officiel est hypocrite car il contraste avec la réalité. Il s’agit d’abêtir le peuple algérien, de faire de l’arabe non plus une langue mais une idéologie politique à destination des masses.

Sentez -vous que la photographie, qui avait très peu de place à l’époque où vous commencez, évolue-t-elle, notamment chez les jeunes ?

À ce niveau là, je suis plutôt optimiste. Quand j’ai commencé à fair de la photo, en 2001, je n’y connaissais rien. Et si j’avais su que la photographie était un milieu si dur, peut-être même que je n’en aurais jamais fait ! Pourtant, et je parle vraiment de ma petite expérience, si l’on veut faire des choses, c’est toujours possible, le plus important est de ne pas s’arrêter la difficulté.

En Algérie, il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes photographes très intéressants, qui se bougent et font des images. Je ne sais pas si la photographie leur permettra à tous de vivre, mais c’est un autre débat. Les jeunes peuvent même photographier avec leur smartphone, sans avoir à se ruiner dans du matériel : j’espère seulement que la photographie va continuer à faire partie du paysage algérien. Cette année il ya mme un photographe algérien sélectionné pour le World press photo (Farouk Batiche) !

Auriez-vous un conseil à donner à un jeune photographe ?

Il faut croire en soi, se fixer des objectifs, oser rencontrer des gens. Sans ces rencontres, on n’est rien. Il y a des workshops pour cela, avec des personnes très intéressants et disponibles pour nous apporter une véritable aide. Mais le plus important, c’est surtout de trouver un sens à ce que l’on fait en tant que photographe.

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PHOTO INéDITE 

Cette page est issue de mon bloc-note que j’emporte toute l’année avec mon appareil. J’y note les coordonnées des personnes que je rencontre, j'écris ou je dessine et parfois je l'utilise aussi pour recueillir les infos qui peuvent me servir de synopsis ou de légendes pour mes reportages. 

Quand il est plein, je ne le jette pas. Je le regarde et beaucoup de souvenirs me reviennent. Parfois je colle une image qui correspond au texte qui existe déjà, d’autres fois j’écris un texte ou je dessine. Finalement le carnet est devenu un espace que j'utilise sans avoir aucune règle ni frontière, je me laisse porter par mes émotions ou mes sensations, juste pour m’exprimer et faire sortir ce que je sens à certains instants précis. Je ne me soucie pas des fautes d’orthographe ou de la beauté des images.

Pour cette planche en particulier, je ne pouvais pas m'empêcher de penser à ce moment où j'ai rencontré cette famille.

En 2012  le gouvernement malien a perdu le contrôle du nord du pays. Les groupes terroristes occupaient de plus en plus le terrain, les trafiquants de drogues, d’armes, de prostituées et de migrants se déplacaient en toute liberté. 

Moi j’accompagnais les rebelles Touaregs qui se battaient pour leur indépendance depuis 1963 déjà.

Pendant que les rebelles s’approvisionnaient en eau dans la régions de Timbuktu, j'ai rencontré cette femme avec ses trois enfants et ses animaux à coté d'un puits. Quelques minutes après avoir commencé à discuter avec elle, j'ai lui ai demandé pourquoi elle ne quittait pas la zone de conflit pour se mettre en sécurité. Elle m'a répondu "Je préfère de mourir chez moi avec mes enfants et mes animaux que de mourir toute seule en exil ». Ses paroles m’ont beaucoup touché. J’ai car j’ai moi-même quitté mon pays, et j’ai été très admiratif de la force et de la détermination de cette femme. Elle tenait à sa terre. 

*Légende photo de couverture : © Ferhat Bouda, Haut-Atlas, 2016.

Ferhat Bouda © Kiên Hoàng Lê

- Entretien par Mathilde Azoze et Léo Samir Rougier -

Le 02.04.2020

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