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Face in the Surf @ Robert Capa / Magnum Photos.

Face in the surf

   ROBERT CAPA PAR PIERRE-JEAN AMAR

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende »1


Cette image intitulée Face in the surf est l’une des onze images réalisées par Robert Capa le 6 juin 1944 lors du débarquement en Normandie à Omaha Beach.Publiée dans Life avec quatre autres photographies, elles sont aujourd’hui les plus célèbres de ce jour mémorable.


Capa, de son vrai nom Endre Freedmann, est un juif hongrois né en 1913. Il a consacré une grande partie de son travail photographique à dénoncer la guerre, qu’il haïssait. Il mourut à 41 ans en sautant sur une mine en Indochine en 1954.  Il aimait entretenir le mythe du grand reporter menant une vie mouvementée, entouré de jolies femmes, jouant au poker et portant l’inévitable imperméable Burberry. Il a commencé sa carrière en France au magazine Vu, puis au Picture Post à Londres.

Ces Magnificent eleven comme on a appelé ces images ont une histoire singulière qui relève du mythe et de la légende. Cette légende, on la doit à John Morris qui, en juin 1944, est éditeur au bureau de Life à Londres. C’est lui qui réceptionne les quatre rouleaux de pellicules que Capa réussit à lui faire parvenir. John Morris a longtemps raconté que dans l’excitation et la précipitation du moment, Dennis Banks, le laborantin chargé du développement des films, aurait malencontreusement augmenté la puissance de chauffe de la sécheuse pour gagner du temps, ce qui aurait occasionné la fonte de la gélatine sous l’effet de la chaleur et de l’humidité. Seules ces onze images en auraient réchappé.


Cette histoire a toujours été soutenue par Capa lui-même et John Morris qui la raconte dans son autobiographie, Des Hommes d’images parue en 1999. Cette anecdote figure en bonne place dans tous les livres d’histoire de la photographie. Je l’ai moi-même rapportée dans mes premiers livres.


La polémique est apparue en 2017 quand l’historien américain David Coleman remet en cause la légende dans un article paru en France dans Études photographiques n°35. Ses arguments sont de plusieurs sortes :
 

  • Un défaut de l’appareil de Capa, un Contax 2, ferait que les images débordent sur les perforations de la pellicule. Ce ne serait donc pas la chaleur qui aurait fait couler la gélatine sur les perforations. On retrouve le même défaut chez Henri Cartier-Bresson sur son Leica et Willy Ronis sur son Foca.

  • Si vraiment la gélatine fond sur un film, par une très forte chaleur, elle disparaît complètement de son support qui devient transparent.

  • Dans une sécheuse de film, la température n’atteint jamais ce seuil critique.

  • Quant au nombre de films envoyés, il serait étonnant qu’un photojournaliste de métier comme Capa n’ait eu en poche que quatre films pour couvrir un événement tel que celui-ci.


L’explication de Coleman serait que Capa aurait cédé à la panique et à la peur et serait retourné se mettre à l’abri sur une des barges de débarquement. Il n’aurait donc fait que ces onze photos. 
John Morris serait d’ailleurs revenu sur ses déclarations en 2014 à 93 ans. Il admet qu’il n’a jamais vu les négatifs abîmés par la chaleur. Il pense que Capa aurait envoyé quatre films, ne sachant pas sur lesquels figuraient les photos. En revanche, l’ICP (International Center of Photography) de New-York, où sont entreposés les négatifs, dirigé par Cornell Capa, le frère de Robert Capa, n’a jamais accepté de faire faire des examens scientifiques de ces négatifs. En 2016, ils ont même publié un communiqué pour attester que l’histoire de départ est vraie !


Le doute subsiste encore mais : « Écrire la vérité est tellement difficile, alors, pour mieux la traduire, je me suis permis de faire quelques retouches à ma façon. Tous les événements et les personnages de ce livre sont fortuits et ont un certain rapport avec la vérité. » reconnaît Robert Capa dans son autobiographie intitulée ironiquement Juste un peu flou qu’il projetait de vendre à Hollywood pour en faire un film.

1 L’Homme qui tua Liberty Valance, John Ford (1962)

BIOGRAPHIE DE PIERRE-JEAN AMAR

    Pierre-Jean Amar est né en 1947. Il a réalisé plus de 150 expositions depuis 1965 en France et à l’étranger. Il a enseigné l'histoire de la photographie à l’Université d’Aix-en-Provence pendant 30 ans.


     Il a publié plusieurs ouvrages sur ce thème dont La Photographie, histoire d’un art (Édisud, 1993), Histoire de la photographie (PUF, Que sais-je? 1997 et 2020), Le Photojournalisme (Nathan-Université, 2000) et Les 100 Mots de la photographie (PUF, Que sais-je? 2019). - Concernant son travail photographique personnel, il a publié NUS (Nathan, 1990), Aurélien (Filigranes Éditions, 2001), Métaphores photographiques (Créaphis, 2004), La Nature, le Corps et l’Ombre, 50 ans de photographie (Le bec en l’air, 2012), Intimités (Arnaud Bizalion éditeur, 2016), Mes Rencontres d’Arles, 1974-1994, chez le même éditeur, 2017) et Une amitié avec Willy Ronis, 1972-2006 également chez A. Bizalion en 2019.
 

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« Décryptage est un espace d’expression libre destiné à tous ceux qui font la photographie contemporaine autrement que derrière un objectif. Éditeurs, rédacteurs en chef, professeurs d’histoire de la photographie, iconographes, commissaires d’exposition, directeurs d’agence…


À chaque chronique, Horschamp propose à ces professionnels de l’image de choisir une photographie documentaire et de la décrypter, dans une totale liberté de fond comme de forme. »

 

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