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melting pot(s)

Comment en êtes-vous venue à la photographie  ?

J’ai expérimenté l’art très jeune, et l'appareil photo était un de mes moyens d’expression. Pendant que j’étudiais le design, il m'accompagnait dans ma recherche d’idées. Ces dernières années, je me suis concentrée sur les gens, les questions sociales et les cultures, principalement de par ma propre histoire. Je combine naturellement mon sens esthétique et mon intérêt pour les gens dans mes photographies.

"Je ne suis envoyée par personne pour photographier quoi que ce soit, j’ai la liberté de traiter mes sujets comme il me semble bon de le faire. C’est ma manière de gérer la difficile réalité dont je fais partie."

Vos photographies sont un mixe de scènes de rue, drôles, graphiques, et de sujets documentaires. Comment choisissez-vous de travailler de manière plus approfondie sur un sujet ?

Chaque cas est différent, mais tous viennent de ma curiosité et d’une envie de plonger profondément dans ce qu’il se passe autour de moi. Sortir de ma zone de confort. Rencontrer des problèmes qui me frappent émotionnellement. Je fais partie d’une société très politisée, un melting-pot de cultures, de religions et d’opinions. Un pays qui vit dans les conflits et la guerre, et un pays où l’on rencontre des extrémistes extrêmes ! Je choisis mes documentaires de manière émotionnelle, de manière critique. Je ne suis envoyée par personne pour photographier quoi que ce soit, j’ai la liberté de traiter mes sujets comme il me semble bon de le faire. C’est ma manière de gérer la difficile réalité dont je fais partie. Les documentaires et les projets à long terme sont des challenges fascinants en tant que photographe et en tant que personne.

© Efrat Sela

En 2015, vous avez documenté la vie de Svetlana, une femme de 46 ans, sans-abris, tombée dans la drogue dure. Comment l’avez vous rencontrée ? Pouvez-vous nous parler de la situation de ces gens qui vivent constamment entre la vie et la mort ?

Une des zone où les personnes sans-abris sont concentrées à Tel-Aviv se trouve très près du centre des affaires, dans le cœur de la ville. La différence entre ces deux mondes est inconcevable. Les mendiants sont à toutes les intersections, errent dans les rues. Les gens les évitent. J’avais besoin d’en savoir plus sur ces personnes, je suis allée me promener dans cet zone. C’était la première fois que j’étais face à une telle expérience, et l’appareil photo m’a permis de les approcher. J’ai vu Svetlana, une femme impressionnante, mais en mauvaise santé, qui marchait, mal en point, et je suis allée lui demander comment elle allait. Quelque chose me fascinait chez elle. Comme je suis retournée la voir encore et encore, la connexion s’est faite entre nous. Elle m’a emmenée dans son monde, dans une arrière cour, qui s’est révélée être un repaire de personnes droguées. Notre relation ne tenait pas uniquement à la photographie, nous avons développé une vraie relation et son bien être m’importe. Pendant les jours plus froids de l’hiver, j’y allais avec des repas chauds pour chacun et j’essayais toujours de les écouter me parler de leur situation. Le sort a été cruel pour ces personnes et les addictions ont pris le pas sur leurs vies. Leur santé physique et mentale est mauvaise. Certains d’entre eux sont dépourvus de tout et la drogue semble rendre la vie possible, au moins pendant un moment, même si tout le monde connait déjà la fin. Quelques-uns ont réussi à sortir de l’addiction et à guérir. La plupart d’entre eux ont déjà été en cure mais tôt ou tard, ils retournent à la drogue. Ils appellent le lieu où ils vivent “La cour de la mort”.

Ma relation avec les personnes que je voyais là-bas régulièrement m’a permise, même si c’était léger, de me sentir protégée. Chaque moment était inattendu, et en ce qui me concerne, c’était la première fois que que je devais prendre des photos dans une situation si complexe et qui pouvait potentiellement être dangereuse.

Sveltana s’est finalement tournée vers l'Église pour s’en sortir. Est ce que la religion détient toutes les associations d’aides sociales ?

Le gouvernement d’ Israël prévoit une assistance et les autorités offrent des programmes de réhabilitation à ceux qui en ont besoin, mais beaucoup des aides sont aussi fournies par des organisations privées et des associations, religieuses et aussi laïques.  Pendant des années j’ai été bénévole dans des organisations non religieuses pour améliorer la société. Parfois j’ai réussi à y intégrer la photographie. Il y a quelques années j’ai été volontaire dans une association qui venait en aide à des enfant qui se battaient contre le cancer, et je leur ai appris la photo. Pour leur permettre de s’exprimer et d’oublier la maladie pour un moment.

Dans la “Cour de la mort”, j’ai observé de l’entraide venue de beaucoup de personnes, de la part des autorités, de la police, d’organisations privées, et d’émissaires chrétiens de beaucoup de pays. Il y a beaucoup d’hôtels et de restaurants dans cette zone, qui travaillent pour les autorités ou des organisations non privées. Beaucoup des résidents de la rue sont des drogués qui tombent dans le vol ou dans la prostitution. Il peuvent choisir de nouvelles voies, mais le choix et la persistance qu’il faut sur le long terme est très difficile. Après mes rencontres avec les sans-abris , j’étais plus en mesure de comprendre leur situation et les difficultés auxquelles ils font face dans la vie quotidienne et le fait d'être toujours entre la vie et la mort. À ma grande joie, j’ai pu accompagner Svetlana quand elle a fait le choix d’abandonner la drogue. Jusqu’à maintenant, elle vit une vie normale et en bonne santé.

"Le sort a été cruel pour ces personnes et les addictions ont pris le pas sur leurs vies. Leur santé physique et mentale est mauvaise. Certains d’entre eux sont dépourvus de tout et la drogue semble rend la vie possible, au moins pendant un moment, mais tout le monde connait déjà la fin."

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Svetlana dans la "Cour de la Mort" à Tel Aviv, en 2015.

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La "Cour de la mort", Tel Aviv, 2015

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Svetlana après son travail de réhabilitation, Tel Aviv, 2017

Et Hermon, jeune demandeur d'asile Érythréen ? Après 6 ans à survivre grâce à des petits jobs et sa passion pour le sport, il a été convoqué pour rejoindre un centre de détention pour réfugiés, quelle-est sa situation aujourd'hui ? 

Comme je suis aussi sportive, mon coach m’a présenté Hermon. Après 2 mois dans le centre de détention, Hermon est parti sans permission et j’ai perdu contact avec lui pendant un moment. Un an plus tard, le gouvernement a choisi de fermer le centre. Hermon s''est inscrit à un club de sport gratuit qui offrait des solutions pour les jeunes en situation défavorisée et ouvert à tous. Avec leur soutien, Hermon a pu continuer le sport, et survivre. Il vit dans la pauvreté et a de fortes difficultés. Il souhaite tous les jours accéder à un statut légal afin de commencer à vivre et à se sentir libre.

"Nous, les israéliens, luttons avec une politique et des problèmes sociaux complexes, présentés par les réfugiés, comme les autres pays luttent avec leurs problèmes d’immigration. Et en Israël, il y a aussi l’aspect religieux qui joue sur les décisions du gouvernement."

Comment Israël accueille les réfugiés aujourd'hui ? 

Après l’entrée de dizaines de milliers de demandeurs d’asile, une clôture a été construite à la frontière avec l’Egypte pour éviter les entrées illégales. La plupart des demandeurs d’asile viennent d'Érythrée ou du Soudan. Arriver à la frontière représente déjà une grande difficulté. Ensuite, pendant des années ils vivent dans le pays sans le statut de réfugié. Ils ont quitté leur pays mais ils ne peuvent absolument pas y retourner car la mort les attend. La plupart d’entre eux vivent en Israël sans permis de travail ni droits. Le problème c’est la répartition des demandeurs d’asile à une échelle globale. L’état d’ Israël n’a pas encore présenté de stratégie claire pour résoudre ce problème et les conséquences pour les citoyens israéliens et les autres résidents.

Nous, les israéliens, luttons avec une politique et des problèmes sociaux complexes, présentés par les réfugiés, comme les autres pays luttent avec leurs problèmes d’immigration. Et en Israël, il y a aussi l’aspect religieux qui joue sur les décisions du gouvernement.

D’un autre côté, Israël est souvent le premier pays à se porter volontaire pour l’assistance humanitaire dans les situations de détresse des différentes populations du monde, comme pour aider et prendre soin des réfugiés syriens arrivés à la frontière d’ Israël ou sur les côtes grecques.

 

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Hermon, devant les portes du Centre de détention d'Hollot, Tel-Aviv, 2015.

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Hermon, dans sa chambre du Centre de détention d'Hollot, Tel-Aviv, 2015.

Vous photographiez beaucoup les rites, les manifestations religieuses variées en Israël. Comment photographie-t-on la religion dans un état où elle prend part intégrante à la politique et à la complexité sociale ?

En Israël, tout est connecté à la politique, tout est connecté à la religion, et tout est compliqué.

Ma photographie vient de ma curiosité, de mon besoin d’apprendre, de connaitre les gens, et de mon besoin d’enquêter et de répondre à ce qu’il se passe autour de moi. Parfois je me concentre sur les événements sociaux, politiques, et d’autres fois, je m’immerge dans des sujets documentaires. l‘appareil photo aiguise ma vision et me fournit un bouclier psychologique même quand je suis dans une situation risquée physiquement.

Ici, il y a un large éventail de religions et de croyants, de cultures et de cérémonies. Les rencontres sont fascinantes tout le temps, les couleurs, les gens et les cérémonies font partie de la vie en Israël, et beaucoup de photographes documentent ces moments, et c’est bien accueilli la plupart du temps. Certains des événements sont des vieilles traditions, et d’autres sont des combats et des protestations. Dans certains cas, je créée des connections et j’entre dans leurs espaces privés, parfois je suis une simple observatrice, en dehors. Je suis toujours face au choix de photographier et partir ou rester et approfondir.

Travaillez-vous sur d'autres sujets documentaires en ce moment ? 

Ces derniers mois, j’ai accompagné une famille de Bédouins dans leur village de la tribu des Jahalin, Khan Al Ahmar. Le village est situé sur la rive ouest, sur la route de Jérusalem vers la Mer Morte. Pendant plusieurs années, le village a été sous la menace de l’évacuation. La première menace date de 1967. L’année dernière, le gouvernement a décidé de le faire. Beaucoup d'israéliens se sont opposés à cette décision et il y a eu une protestation internationale. Le village est connu pour son école particulière, construite en 2009 par une ONG italienne avec de la boue et des pneus recyclés. L’école sert aux enfants du  village et des villages voisins.

Les villageois vivent dans la peur pour leur futur, mais ils continuent leur modeste vie, en gardant leurs traditions et leur culture bédouine. Ils vivent au jour le jour.

Auriez-vous un conseil à donner à un jeune photographe ? 

Je crois tout d’abord d’écouter leurs pulsions, et si ils en ont, de sortir et de photographier. Ensuite d’essayer d’apprendre quelque chose de nouveau tous les jours. Apprendre l’histoire de la photographie et se renseigner sur les travaux des photographes importants actifs aujourd’hui. Et enfin de rester inspiré et honnête avec soi-même.

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Khan Al Ahmar, des enfants jouent autour du village.

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Les pneus sont toujours prêts en cas d'évacuation du village.

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Ayat dans la cour de sa maison. Elle regarde les bulldozers préparer la route pour l'évacuation, après que le gouvernement israélien ait ordonné la démolition du village. 

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La cour centrale de l'école, les enfants rejoignent leur classe. 

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Efrat Sela

- Entretien par Mathilde Azoze et Robin Cassiau -

- Traduit de l'anglais -

- Le 06.03.2019 -

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