Aubervilliers,_1952©Sabine_Weiss.jpg

Sabine Weiss débarque à Paris en 1946, après des études de photographie à Genève. En 1952, Doisneau l'introduit à l'Agence Rapho. Depuis, elle a partagé sa vie entre reportages, photographies de rue et publicités, notamment pour la mode et pour le magazine Vogue. Elle est aujourd'hui la dernière représentante de l'Ecole Humaniste, qui réunissait Doisneau, Ronis, Boubat ou encore Brassaï. Elle nous parle de cette période où le métier de photographe était fleurissant et où la création était libre. 

Comment en êtes-vous venue à la photographie ?

 

Je n’avais jamais rien fait. Et puis un jour, j’avais 18 ans, et j’ai réalisé qu’il fallait faire quelque chose de bien. J’avais un appareil, et j’ai décidé d’être photographe. J’aimais bien ça parce que j’étais très manuelle, et le côté traficotage des négatifs et développement me plaisait. Mon père était chimiste, il faisait de la recherche, mais il était très bricoleur et donc il m’a transmis ça. Je fabriquais toujours des choses, des sculptures, des objets en cuir, des loquets pour les portes etc … Je n’étais pas du tout scolaire, j’étais nulle, très ignorante mais je m’en tire quand même ! Dans le fond c’est ce qu’il faut dans la vie, s’en tirer ! Quand j’étais toute petite je m’étais déjà achetée un petit appareil, dans un magasin tout à 10 francs à Paris et déjà je tirais mes photos dans des petits châssis en bois qu’on mettait au soleil. Après j’ai eu un appareil plus conséquent que j’ai donné - on fait beaucoup de choses idiotes dans la vie ! Ensuite, je ne voulais pas faire d’études alors je suis partie faire jeune fille au paire dans une famille en Suisse-Allemande. Je faisais tout : la cuisine le jardinage etc … mais je me demandais ce que je ferais vraiment de ma vie. Donc j’ai décidé d’être photographe. Alors j’ai écrit à mon père pour le lui dire, il ma soutenue, et j’ai pu faire un apprentissage dans une boutique de photographie qui faisait beaucoup de portraits et de reproductions de tableaux pour l’horlogerie, les bijoux etc … J’ai obtenu un très beau diplôme en carton, avec une croix fédérale dessus, c’était merveilleux. Je me suis installée un petit studio en pleine rue principale de Genève et malheureusement, des complications amoureuses m’ont poussées à me détacher et quitter Genève pour m’installer à Paris. Un ami m’avait recommander d’aller voir un photographe qui s’appelait Willy Maywald, il était allemand, réfugié pendant la guerre et retourné à Paris - C’était en 46, tout le monde revenait à Paris. - Je suis allée le rencontrer, mais il n’avait pas de studio, donc nous en avons trouvé un, puis j’ai travaillé 3 ans avec ce Monsieur, surtout pour la mode.

Pouvez- vous nous expliquer comment vous êtes entrée à l'Agence Rapho ? 

Au début je travaillais donc avec un photographe qui ne faisait que de la mode : je suis d’ailleurs une des dernières survivantes qui ai fait la première représentation de Dior, qui était mémorable d’ailleurs, parce que toutes les femmes voulaient s’y rendre. A cette époque je ne connaissais personne mais je voulais rentrer dans une agence. Un jour, une de mes photos était parue dans Vogue, et ils m’avaient fait venir pour montrer d’autres choses. J’avais surtout mes photos de rue, parce que c’est ce qui me plaisait. Un petit monsieur qui se penche au dessus de mon épaule pour voir ce que je montrais au directeur et m’a tout de suite proposé de rentrer à Rapho. C’était Doisneau. Rapho, c’était une toute petite agence, Rue d’Algérie, comme un appartement. Le directeur avait deux sœurs qui apportaient du thé et des truffes au chocolat. C’était une ambiance très sympathique !

Aviez-vous des contacts avec d'autres photographes comme Cartier-Bresson ou Martine Franck par exemple ?

 

Martine Franck je la connaissais un petit peu mais elle ne venait pas manger à la maison quoi. Je n’avais pas besoin en même temps. Mon mari était peintre, donc je recevais beaucoup de ses amis peintres mais moi je travaillais beaucoup. Et Cartier-Bresson je n’avais pas du tout de rapports avec lui, et je suis très contente de ne pas en voir eu parce que c’était un foutu caractère ! Je ne trouve pas sympathique un type qui ne se laisse pas photographier par les jeunes et qui en fait toute une histoire. Je me souviens que je faisais un reportage en Normandie sur les gens mondains de la station etc, et le maire m’avait invitée à une réception dans son jardin. Tout a coup je vois Cartier Bresson et Yul Brynner ! Évidement je prends une photo. Et bien Cartier Bresson était furieux ! Et je trouve ça stupide. Donc je le laisse aux autres.

La_2CV_sous_la_pluie,_Paris,_1957©Sabine

"Il faut aller très vite, je ne demande jamais aux gens. La photographie est déjà faite quand ils réalisent que je suis là."

Vous avez beaucoup travaillé dans les années 50, la femme était peu considérée dans le milieu du travail. Comment ça se passait dans la photographie?

 

Il n’y avait aucune complication pour moi, au contraire, les hommes aimaient bien travailler avec des femmes. Bon, les transports de matériel étaient très durs pour les femmes parce que moi par exemple je travaillais avec des grands flashs, des grands formats jusqu’au 8/10 inch. Un jour j’ai dû louer des groupes électrogènes parce que j’allais dans un château sans électricité -j'appartiens à une époque très lointaine -, mais moi j’étais très costaude ! Ce que je ne suis plus du tout d’ailleurs, avec la vieillesse on perd toutes ses forces. A présent même une assiette est difficile à porter pour moi.

Comment avez-vous travaillé avec l’Amérique ?

 

Quand j’ai quitté Genève, vers 22 ans, une cousine m’avait conseillé d’aller à New York pour rencontrer un photographe. C’était vague, et je n’avais pas de sous, je ne parlais pas anglais, ni n’avait vraiment l’envie d’y aller. Mais il s’est trouvé que le représentant de Rapho était le monsieur de New York en question ! Il était d’origine hongroise, sympathique et discret, et il avait énormément d’influence sur les journaux américains. Ça a été une chance formidable pour moi, parce que j’ai beaucoup travaillé avec lui pour les États-Unis. Quand je n’avais même pas 30 ans, j’avais des expositions dans les meilleurs lieux, alors que je ne m’y rendais pas du tout, parce que je ne réalisais pas du tout que c’était un grand honneur d’être dans ces musées. J’y suis allée bien plus tard et j’étais très bien reçue. Par exemple, à l’Art Institute Of Chicago, ils m’ont d'ailleurs montré toutes les photos de mes anciennes expositions car ils documentaient tout. Mais moi à l’époque je pensais que « Institute » c’était une petite institution pour les dames, le mot me semblait méprisant parce que je ne connaissais rien.

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de la technique à l’époque ? Était-elle encombrante ?

 

C’était vraiment frustrant pour les photographes de mon époque car la technique était difficile. Les films étaient très lents. Pour le noir et blanc c’était du 320 iso maximum. J’ai même une boite de films 8/10 inchs couleur, une grande surface très longue a éclairer : Devinez quelle-était la rapidité du film ? 6 ! On avait aussi des filtres pour tout, en gélatine de couleur qui s’abîmaient, ou alors en verre qui pesaient très lourds. Les objectifs avaient tous des diamètres différents, donc il fallait avoir des boites entières de filtres. La technique était difficile et très encombrante.

Et comment se faisait-on oublier dans la rue, comment entriez-vous en contact avec les personnes que vous avez photographiées ?

 

Il faut aller très vite. Je ne demande jamais aux gens. La photographie est déjà faite quand ils réalisent que je suis là. Mais il y a beaucoup de choses que nous voyions et que nous ne pouvions pas faire, soit pour des questions de rapidité technique, soit pour ne pas déranger les gens. Si les gens vous voient c’est foutu ! Mais mes photos de rues sont quasiment toutes des instantanées, c’est ce que j’aime. Évidement quand on me demandait le portrait d’un peintre et que je me rendais dans son atelier c’était différent, il posait.

"C’était vraiment frustrant pour les photographes de mon époque car la technique était très difficile. Les films étaient très lents. Pour le noir et blanc c’était du 320 iso maximum."

Joan_Miro_à_la_Galerie_Maeght,_Paris,_19

C’est pour ça que vous avez beaucoup photographié le monde à hauteur d’enfant ?

 

J’étais très occupée avec la photo, j’ai énormément travaillé, et je n’avais pas le temps de prendre des cours de gymnastique. Alors les photographies d’enfants c’était ma gymnastique. Il y avait le marché aux puces qui, dans le temps, était uniquement par terre, donc il fallait se baisser tout le temps pour faire les photos d’enfants.

 

Mais j’ai fait de tout ! Et souvent dans la vie on me parle d’un sujet et je me dis « Ah oui, ça j’ai fait ! ». Je n’étais pas bornée du tout. Je faisais aussi beaucoup de choses uniquement techniques en fait, puis des publicités.

Vous êtes une des dernières photographes humanistes …

 

Oui, ce que vous voyez de moi c’est uniquement de la photographie humaniste. Je me souviens qu’il y a quelques années, mon mari avait un voyage à faire sur L’Île de la Réunion pour peindre, et je l’avais suivi pour profiter du soleil. Là-bas, pendant 15 jours je suis partie faire mon reportage sur la Réunion. Au retour, je n’avais qu’une photo avec un arbre, alors que les gens se redent à la Réunion pour regarder les arbres et la nature ! Et bien moi je n’avais fait qu’une photo d’arbre parce que ce qui m’intéressait, c’était les gens, et des tas de choses sur les différences ethniques qui peuplent cette île. C’est l’humain et ses réactions qui m’intéressent.

Combat_de_coqs,_La_Réunion,_1992©Sabine_
Corse_1956©Sabine_Weiss.jpg

"C’est l’humain et ses réactions qui m’intéressent.

Quand vous faisiez des photographies pour la mode, étiez -vous à la conception artistique ?

 

Oui je faisais tout. J’ai travaillé pour Vogue pendant 9 ans après ma rencontre avec Doisneau, donc j’avais un contrat d’exclusivité pour eux. Vogue décidait des lieux, donc ça pouvait être des lieux prestigieux, ou bien dans la rue… Aujourd’hui c’est incroyable, il faut toute une équipe pour un shooting. On en croise beaucoup à Paris et il y a toujours au moins 4 personnes autour du mannequin. A l’époque c’était moi et la mannequin c’est tout ! Personne ne venait vous tenir le réflecteur.

Il y avait beaucoup plus de liberté dans la création. On vous demandait de faire une série de photos de mode sans vous dire de quel genre. Il fallait toujours inventer, et surtout faire des propositions pour la publicité. Quand je devais photographier un crayon par exemple, on me disait de revenir dans 8 jours avec une idée. C’était un métier très varié finalement. On faisait des montages incroyables parce que le métier de graphiste n’existait pas. Tout ce qui est trafiqué maintenant à l’ordinateur, on le faisait à la main, et c’était très compliqué. Je me souviens avoir fait une pub pour un parfum que j’avais eu l’idée de faire sortir d’un puis pour évoquer la fraîcheur. Je m’étais rendue chez Aznavour qui avait un puis dans son jardin, mais je le trouvais très laid, alors j’avais fini par construire mon propre puis dans mon atelier avec l’eau qui jaillissais. On se faisait tout fabriquer par des artisans. On se faisait fabriquer des bulles de savon chez le souffleur de verre, ou bien on louait des accessoires comme pour le cinéma. On ne les rendait pas toujours d’ailleurs.

Vous avez aussi fait beaucoup de portraits d’artistes, comment cela a-t-il commencé ?

 

Je connaissais bien Miro, je l’avais photographié, et Vogue m’a ensuite confié plein de portraits. Il existait aussi deux revues : « Art d'aujourd’hui » et « Architecture d’aujourd’hui », pour qui je faisais beaucoup de portraits, puis je rencontrais des vedettes pour faire des couvertures de disques. J’ai photographié les stars de tous les domaines. Et maintenant j’ai un chat !

Un reportage ou une commande vous ont-ils marquée particulièrement au cours de votre vie ?

 

C’était tellement varié… Je me souviens avoir travaillé pour Pathé-Marconi, qui me faisait faire beaucoup de concerts. J’allais dans toutes les salles de répétitions et je photographiais les moments un peu à part avant les soirées. Ils savaient que je ne dérangerais pas. J’ai eu une vie formidable, j’ai rencontré plein de milieux très variés.

 

Maintenant j’aimerais voyager mais je suis trop âgée. Je ne peux plus aller flâner dans les rues. J’ai de moins en moins le réflexe de regarder et de voir des choses, parce que je sors de moins en moins.

"Il y avait beaucoup plus de liberté dans la création. On vous demandait de faire une série de photos de mode sans vous dire de quel genre. Il fallait toujours inventer, et surtout faire des propositions pour la publicité."

Planche_contacts_pour_le_magazine_Charm,

Continuez- vous à prendre des photos aujourd'hui ? 

 

Non, je ne fais plus de photos. J’ai été un peu découragée par les petits appareils qui font plein de choses à la fois ; c’était un peu compliqué pour moi. Sur le dernier que j’avais, quand je regardais dans le viseur il y avait des images qui défilaient en bas, ça m’a gênée et j’ai arrêté. C’est un peu frustrant et merveilleux en même temps de voir que maintenant tout se fait facilement. Maintenant on peut faire des instantanés en pleine nuit alors qu’il y a tellement de belles choses que j’ai vues dans la nuit et que je ne pouvais pas photographier …

"Dans le temps, quand on partait pour un reportage, on ne discutait pas du fric. On rentrait, on donnait tous nos frais, les hôtels, les avions, les repas, et il n’y avait jamais de problème."

Auriez-vous un conseil pour jeune photographe ?

 

Premièrement, je leur dirais « faites gaffe ! Vous allez vivre au moins jusqu’à 90 ans maintenant, alors il faudra payer le loyer, les impôts, et il faudra manger si vous voulez vivre… Choisissez bien votre métier ! Les photographes qui gagnent bien leur vie sont de plus en plus rares. Dans le temps quand on partait pour un reportage, on ne discutait pas du fric. On rentrait, on donnait tous nos frais, les hôtels, les avions, les repas, et il n’y avait jamais de problème. Maintenant les jeunes sont obligés de payer pour être produits dans un magazine ! Mon époque était une époque où on travaillait beaucoup mais on avait aussi beaucoup de chance …

Deuxièmement, vous savez, il y a eu toute une époque où on faisait beaucoup de photographies de famille, dans les années 1920, car les gens fortunés avait leur petit studio ou leurs appareils etc. Mais à mon époque, jusqu’à l’arrivée du Rolleiflex, on ne prenait que très peu de photos. Par exemple, moi, je n’ai pas de photographie de ma mère, qui est morte quand j’avais 13 ans. Donc parfois, plus tard, j’allais travailler à la morgue pour photographier les morts parce que c’était la seule image qu’on gardait d’eux en souvenir. Malheureusement je photographiais très peu mes proches, et ce que je dirais maintenant à des gens qui font de la photo, c’est de tout photographier : l’environnement, le quotidien etc … parce que les choses changent très vite ! J’aurais dû prendre beaucoup plus de photos partout. Par exemple il faudrait aller dans les famille et photographier le quotidien pendant une semaine : l’école de la petite, où se trouve la cuisine etc … parce qu’on ne sait plus après, comment étaient les choses. Ce serait bien d’avoir des souvenirs très précis.

- Entretien par Mathilde Azoze et Robin Cassiau -

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