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Comment en êtes-vous venu à la photographie ?

C’est une question difficile, il y a beaucoup de paramètres. Par dépit d’abord, car j’aurais aimé être musicien. Dans les années 80, je ne voulais pas entrer dans la société alors je jouais dans un groupe de rock, et j’ai vite compris que je n’avais pas beaucoup de talent. Je voulais faire un truc artistique, et je me suis dis que la photo me permettrait d’obtenir un résultat direct : on appuie sur le bouton et on a un résultat. Mais j’ai essayé plein de choses, j’ai écrit des poèmes à deux balles, dessiné un ou deux trucs qui ont terminé à la poubelle… Après je pense que les fondements sont beaucoup plus profonds, je viens d’un milieu très rural sans art et je suis assez croyant, et l’iconographie religieuse me fascinait. Parfois on me dit que je fais de la photo chrétienne d’ailleurs ! Ça me fait rire mais c’est un peu vrai. Et quand j’étais petit, mon village qui a été décimé pendant la guerre de Vendée, a fait l’objet d’une étude par des sociologue américains pendant 10 ans. Ça m’a beaucoup marqué. Nous vivions avec ces américains qui nous étudiaient et j’adorais ça. Celui qui était lié à ma famille écrivait, photographiait et peignait, et j’ai pu avoir beaucoup de traces de moi enfant. Je voyais des planches contacts tout le temps, j’observais beaucoup les tirages mais je pense que je m’interdisais tout ça dans un premier temps parce que mon milieu social me l’interdisait. C’était enfoui, et c’est sorti plus tard. 

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Vous réalisez votre première série avec votre entourage. « Les gens de mon village » dans un premier temps, puis « Juliette » dont vous sortez un ouvrage à l’occasion de Paris Photo. 

Je passais beaucoup de temps dans mon jardin avec ma grand-mère parce que j’avais fait horticulture. J’aimais les fleurs et j’étais très rêveur. J’ai commencé par cette série, «gens de mon village », avec l’idée de réminiscence de mon enfance, comme une madeleine, en photographiant les grand-mères et les grand-pères dans les jardins. Puis il y eu la série avec ma grande-tante, Juliette, qui était très isolée par la pauvreté, comme déclassée, et vivait en autarcie sur un hectare en Anjou. Ce livre est l’histoire de nos retrouvailles, pendant 20 ans. Je l’ai retrouvée quand elle avait 80 ans puis elle est morte à 100 ans, mais j’ai cessé de prendre des images d’elle quand elle est entrée en maison de retraite, 5 ans avant son décès. Pour moi ça n’avait plus de sens de la photographier dans ce lieu fermé, et donc je n’ai pas une trace de cette période. Ça m’aurait gêné. C’était une femme très vivante, elle était même devenue la coqueluche de la maison de retraite, avec son franc-parlé et sa personnalité extravagante. Elle était assez cabotine. Elle ne disait jamais un mot sur elle, on n’obtenait rien directement, elle était juste là dans l’instant et c’était à prendre ou à laisser. Assez étonnant d’ailleurs. j’adorais ça. Elle était aussi très féminine et masculine à la fois, tout y passait, elle était libre. À chaque fois que je me rendais chez mes parents, je passais la voir. C’est un travail important pour moi parce que c’est grâce à celui là que je suis entré à l’agence Vu’. 

En 1980, vous réalisez vos premier travaux à travers la série « Persan-Baumont », pour laquelle vous vous rendez en banlieue parisienne pour photographier les petits frères et soeurs d’adolescents rencontrés dans le TGV. À l’époque les galeries et les rédactions ne s’intéressent pas du tout à ces images. Que cela peut-il signifier sur la considération des banlieues en France il y a 30 ans ?

A l’époque je vivais à Paris, j’étais fleuriste et je n’avais pas beaucoup de moyens. Je me suis dit qu’il fallait que je témoigne de mon quotidien et j’ai vite compris que Paris n’était pas pour moi. J’aurais adoré vivre dans un Paris humaniste, mais c’était terminé, et j’ai eu l’idée d’aller en banlieue. J’attends toujours une rencontre pour débuter un travail, parfois je la provoque, et dans le train, j’ai rencontré les banlieusards. Après ça, je suis allé tous les dimanches dans les cités pendant 5, 6 ans. Je m’imposais beaucoup de choses dans mes premiers travaux. C’était toujours en pied, très frontal, recadré. J’ai fait mes gammes, très seul. Personne ne s’est intéressé à mon travail effectivement. Je peux même raconter une anecdote un peu triste : j’étais allé montrer mon travail au service photo de l’Humanité, et la personne du service - qui est devenu un de mes collectionneurs aujourd’hui- m’a avoué quelques semaines plus tard, que mon sujet n’avait même pas été présenté au comité de rédaction. Je photographiais une vie communiste en train de perdre, je mettais le doigt ou ça faisait mal, c’était donc un peu grave dans un canard communiste. Je présentait une vision de la banlieue qui n’était pas montrable. Moi, j’étais passionné par Diane Arbus, j’étais dans une recherche esthétique. Mon travail n’est jamais politique intentionnellement, je ne veux pas dénoncer. Mon seul travail politique est celui sur les martyrs de la révolution égyptienne. À l’époque, il n’y a qu’Agnès B qui a voulu de « Persan- Beaumont » et qui m’a acheté des photos. Je ne suis entré en galerie que 15 ans après. 

"J’attends toujours une rencontre pour débuter un travail, parfois je la provoque..."

Depuis 2007, vous vivez au Caire et documentez la capitale, ses habitants, pourquoi avez-vous fait ce choix ? 

Je ne vis plus au Caire, mais de toutes façons je pense que la force de mon travail égyptien s’est fait avant que je m’y installe. Je suis tombé amoureux du Caire très vite, j’y allais pour rejoindre Sherif d’abord et après mon premier voyage j’ai compris que c’était un coup de foudre. Tout m’avait fasciné, d’où la nécessité de revenir ensuite. Mais je ne me suis installé au Caire que bien plus tard, pour quitter ma vie à Paris, et mon histoire avec Sherif était terminée aussi. C’est d’ailleurs en y vivant que j’ai perdu totalement l’inspiration et que je m’y suis ennuyé. Il me fallait une révolution. 

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"Quand la révolution est arrivée, je me suis dis que la première chose qu’il fallait faire c’était de réformer le code du travail. Les gens sont méprisés, exploités. Rien n’est fait, les gros bouffent les petits."

Un an après la révolution égyptienne de 2011, aboutissant à la démission du président Hosni Moubarak, vous entamez un travail de mémoire en hommage aux victimes accompagné du vidéaste Mahmoud Farag. Vous rencontrez les parents des enfants martyrs ou en attente de retour des corps. Pouvez-vous nous parler de ce processus de recherche de témoignages ?

C’est le travail le plus bouleversant que j’ai fait, de loin. J’étais chez moi au Caire avec un ami. Nous avons entendu les rumeurs dans la ville et nous sommes descendus voir les manifestations. C’était très violent, je n’avais jamais vu ça de ma vie, je me promenais sans savoir ce que je risquais, à l’époque personne n’appelait ça une révolution. Je me suis complètement braqué par rapport à la photo. J’ai assisté à tout pendant une semaine en allant chaque jour sur la place 

Tahrir et je ne faisais que des vidéos. Il y avait des photographes partout. J’aurais pu faire des photos spectaculaire c’est certain, d’ailleurs à l’agence Vu’, personne n’a compris mon attitude, je n’honorais pas mes commandes. À ce moment là je voyais des garçons hurler en brandissant des tesson de bouteilles, il y avait des morts, et ces mêmes garçons revenaient le lendemain avec les photos de leurs amis décédés. Rapidement m’est venue cette idée de rendre hommage après les événements. J’ai rencontré Mahmoud un an après la révolution et nous avons fait ce travail ensemble. Il était scénariste et réalisait des courts-métrages. Il avait accès à un fichier par son frère révolutionnaire, et nous avons rencontré 20 familles. Mahmoud était un être exceptionnel, qui est décédé maintenant. Sa disparition a fait parti des grosses douleurs qui m’ont poussé à quitter le Caire. J’aurais voulu travailler beaucoup plus avec lui, nous nous épaulions. J’ai terminé « Egypte, mère et fils » seul et je suis rentré à Paris. Le Caire n’avait plus de sens pour moi. 

Dans votre série «Egypte, mères et fils», vous faites les portraits de fils à coté de leur mère. Dans cette représentation, les hommes paraissent très protecteurs en un sens, mais aussi en positon de force par rapport à leurs mères. Nous avons rencontré Eman Helal la semaine dernière. Elle nous parlait de l’augmentation du harcèlement de rue et des agressions envers les femmes en Egypte. Est-ce que vous pouvez nous parler de la différence des statuts mère/ femme ? Et de la place de la femme en Egypte en général ?

Je ne suis pas bien placé pour en parler. C’est vrai que les garçons que j’ai rencontré sur ce projet ne se seraient jamais permis de dire un mot de travers sur leur maman, c’est très méditerranéen. En revanche ils critiquaient énormément leur père. Ce sont des générations où la mère est reine chez elle, elle prend des décisions, elle est puissante. J’ai rencontré un jeune copte qui me disait que sa mère lui avait ordonné de se muscler pour pouvoir se défendre parce qu’il était un peu faible à l’école. C’est très compliqué pour moi de vous en parler parce que je n’ai jamais vu d’agression de femme quand j’étais au Caire, en revanche, j’ai rencontré de grandes figures feliniennes, les « Mahelma », les « patronnes », qui fument, se maquillent, prennent des décisions. Dans l’Egypte que j’ai connu il y avait aussi beaucoup de respect pour les femmes, mais c’est une Egypte qui n’existe plus vraiment malheureusement. Il y a une radicalisation de la religion, par les Frères musulmans bien sûr, mais aussi par les militaires au pouvoir qui apportent un Islam qui est peut être encore plus rétrograde que celui des frères musulmans. Heureusement les jeunes poussent vers une ouverture du monde incroyable, mais nous vivons des temps sombres. 

En 1992, vous découvrez pour la première fois une Egypte « Germinale ». Selon vous, la situation économique s’est elle améliorée depuis ? 

Oui bien sur, et ça n’a pas changé. D’ailleurs quand la révolution est arrivée, je me suis dis que la première chose qu’il fallait faire c’était de réformer le code du travail. Les gens sont méprisés, exploités. Rien n’est fait, les gros bouffent les petits. Je pense que ça a été fait au niveau de l’état mais dans le privé, rien du tout. 

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Puis vous découvrez le Ghana … Vous dites passer d’un extreme à l’autre en terme de culture et de religion. Votre rapport au corps change également. 

Je ne voyais plus rien en Egypte et on m’avait collé une grosse étiquette sur le front, comme si je ne savais rien faire en dehors de l’Egypte. Je me suis un peu mis un défi en allant au Ghana. Je fantasmais un peu l’Afrique Sub-Saharienne et je suis parti à l’aventure en partant d’un livre de Paul Strand qui m’avait inspiré. Je n’avais aucun point de repère. La place des femmes là bas m’a beaucoup plu, elles sont assez souveraines, libres, insolentes. Tant mieux. Il y a quelque chose de très positif au Ghana, une espèce de joie de vivre dans l’instant. J’y vais depuis 10 ans maintenant, et je suis très fidèle à mes deux assistants, Joseph et Francis. Je les ai rencontrés dans la rue, ils m’ont accompagné partout. Je me suis intéressé à leur vie, à leur famille. Je suis très dans l’affect, sinon ça n’a pas de sens.

Pourquoi photographiez-vous uniquement au format carré, et uniquement en argentique ? 

Je ne photographie que comme ça parce que quand je travaillais en 24x36 c’était mauvais, et quand j’ai commencé la série sur les gens de mon village j’ai changé d’appareil photo et comme je ne suis pas du tout technique, j’ai mis un temps fou à me ré- approprier ce 6:6. Ensuite c’est devenu une évidence. Je ne sors pas de ce que je sais faire, par fainéantise, et parce que j’ai l’impression de perdre mon âme si je change d’appareil. J’ai un boitier, deux objectif et il ne faut pas me parler de plus. Quand je faisais du portrait ou du reportage pour la presse, Vu’ a tenté de me faire passer au numérique, mais je ne voulais pas, et puis finalement je vendais de plus en plus de photos en galerie en parallèle. Maintenant je n’ai presque plus de commandes et je gagne ma vie entre les workshops et les galeries donc je n’ai même plus besoin de passer au numérique. 

"La photographie est une très bonne thérapie. Elle permet de se désinhiber et d’aller vers le gens.

Quand j’ai débuté la photo, je me disais que je ne ferais jamais de portrait, et puis finalement il n’y a que ça qui compte pour moi."

Auriez-vous un conseil à donner à un jeune photographe ?

La photographie est une très bonne thérapie. Elle permet de se désinhiber et d’aller vers les gens.

Quand j’ai débuté la photo, je me disais que je ne ferais jamais de portrait, et puis finalement il n’y a que ça qui compte pour moi. Trop de gens ont peur de tout, il faut se faire violence. Moi je fais la photo quand je sens que c’est tacitement possible. Et mon second conseil serait d’écouter tout le monde pour se nourrir et puis au final de n’en faire qu’à sa tête et décider soi-même.

Denis Dailleux © Vincent Josse

- Entretien par Mathilde Azoze et Robin Cassiau -

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